Une citadelle pour défendre un désert ?

4 Déc

« C’était là le jour qu’il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Maintenant il était officier, il allait avoir de l’argent, de jolies femmes le regarderaient peut-être, mais, au fond, il s’en rendit compte, ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient probablement terminées. L’amertume de quitter pour la première fois la vieille maison où il avait connu l’espoir, les craintes que tout changement apporte avec lui, l’émotion de dire adieu à sa mère lui emplissaient l’âme, mais sur tout cela pesait une pensée tenace qu’il ne parvenait pas à définir, comme le vague pressentiment de choses irrévocables, presque comme s’il eût été sur le point d’entreprendre un voyage sans retour. » Dino Buzzati –  Le désert des tartares

Chaque professeur qui commence sa carrière, ne sait pas s’il aura des succès amoureux, il sait que  c’est le début sa vraie vie (professionnelle), il pressent qu’il y aura des changements sans pour autant, bien heureusement, faire un voyage sans retour 🙂

J’ai visualisé une vidéo du moodle Moot qui s’est tenu à l’IUT de Troyes les 28, 29 et 30  juin 2010, un passage a retenu mon attention parce qu’il me ramène à une question plusieurs fois évoquée dans ce blog – La confrontation des ENT (Environnement Numérique de Travail) et du PLE (Personal Learning Environment) . Le passage en question, se situe à la 23 ème minute et 56 ème seconde. Ici L’intervention se nomme « utilisation de Moodle en STS » (STS = section de technicien supérieur).

Je me suis posé la question suivante : Y a t-il un désert des tartares pédagogiques ?  Attendre et ne rien voir venir.

Je propose la transcription de ce passage pour introduire mon propos et parce qu’il est plus simple de travailler sur un matériel homogène et synthétique – l’écrit sur blog :

 » /…/ L’année prochaine, nous sommes dans l’académie de Nantes et l’académie a décidé de mettre en place un ENT, il s’appelle E.lyco, il va être mis en place dans notre lycée. Nous l’avons su au mois d’octobre je crois, nous étions déjà parti avec Moodle. Au bout de quelques mois on nous a annoncé que nous allions avoir un nouvel outil l’an prochain. Cela n’a pas été forcément facile à gérer. On a l’obligation d’utiliser cet ENT donc on va l’utiliser et Moodle va être consacré principalement à l’aspect pédagogique. C’est un ENT qui permet de faire de la pédagogie, il y a les blogs, les forums, les wikis. On va conserver Moodle mais il est évident, l’usage qui en sera fait sera limité, toutes les catégories et tous les cours qui ont été fait l’an dernier, il y en aura beaucoup moins l’année prochaine, le cours par matière n’existera plus, il ne sera pas crée en début d’année, ce sera  à la demande des profs. Le cours par matière n’existera plus. On va continuer à utiliser Moodle, on va même l’ étendre à plusieurs formations. On a un centre de formation des apprentis qui ne l’utilisait pas et qui va maintenant l’utiliser (Moodle NDLR). Au niveau de l’enseignement supérieur on a beaucoup de stage à gérer, et la question sera d’envisager l’usage de Moodle avec les entreprises puisqu’on a plein de documents et de communication à faire  avec eux. Donc se sera le dernier point sur lequel on va avancer /…/« 

Cette intervention est particulièrement intéressante parce qu’elle pose un grand nombre de questions liées aux outils pédagogiques et à leur  usage. Résumons la situation :

  • Une plateforme Moodle a été déployée dans la cité scolaire pour résoudre des problèmes d’hétérogénéité matérielles, faciliter la communication avec les étudiants, mettre à disposition des fichiers, travailler hors la classe ;
  • L’ENT E.lyco  est déployé dans l’académie ;
  • L’ENT va être utilisé mais … Moodle continue son déploiement.

Il me manque beaucoup d’éléments d’analyse, mais telle que l’histoire est contée, nous sommes en présence d’une perception fort singulière des enjeux numériques. Il y aurait, si je comprends bien, un ENT (E.lyco) affecté aux besoins de la formation initiale et Moodle pour les besoins de la formation continue et / ou par alternance  et / ou dans le supérieur post bac. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, pourrait être le  résumé de cette présentation. Pourtant la solution est beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît. Elle pose la question de la perception du numérique et de son développement. On revient à une question souvent abordée dans ce blog – PLE (Personal Learning Environment) ou ENT ? Numérique choisi ou numérique prescrit ? Quels choix pour les enseignants ?

Quelles sont les questions qui se posent ici ? :

  • Comment peut se construire le dialogue entre la Région, le Rectorat, le corps d’inspection, le chef d’établissement et les enseignants ?  ;
  • Comment est perçu le rôle et la définition d’un ENT ? Est -il restreint au seul processus de formation initiale pré-bac, est-il ouvert au-delà de la seule communauté enseignante ? ;
  • Le développement de  l’ENT doit-il s’opérer par réplique des structures de formation (secondaire pré bac, secondaire post bac, formation initiale, formation par alternance) ? ;
  • Le développement de l’ENT doit-il s’opérer par une vision de la E.pédagogie qui intégrerait une scénarisation a priori. Par scénarisation j’entends un travail coopératif ou collaboratif entre les membres de la communauté éducative (entendue au sens large).

Cette attitude face à l’introduction des ENT n’est pas isolée, j’ai reçu un commentaire sur ce même sujet, en réponse à mes analyses à chaud que je notais sur mon mur Facebook :

« J’ai eu le même problème cette année, sauf que j’ai continué à utiliser Moodle. « Place » (notre ENT) n’a aucune application pédagogique, c’est juste de la mise à disposition de document. Comme mon utilisation est personnelle (je finance tout) on ne peut pas m’empêcher de l’utiliser. »

On perçoit dans ces témoignages un malentendu, on voit poindre une bataille sourde qui porte sur la nature des outils alors que la concorde devrait s’établir sur les contenus, les fonctionnalités,  sur les usages, sur la construction de scénario. La pédagogie semble malheureusement la grande perdante, on ne parle pas ou peu des élèves, de savoirs, de connaissances, de compétences, de contexte de formation, d’intentions pédagogiques. J’ai le sentiment que l’ on est en présence de deux camps qui se font face :

  • Celui qui veut déployer des solutions généralisables au plus grand nombre ;
  • Celui qui revendique son indépendance instrumentale, sa liberté pédagogique.

Pour terminer de brosser la tableau, il est précisé dans la vidéo que la cité scolaire est dotée d’un poste et demi d’informaticien. Cela veut-il dire que le travail  des spécialistes est limité aux enjeux purement technologiques, qu’ils ne sont pas  invités aux réflexions sur les  politiques numériques à mener ? .

Le titre de mon billet est « une citadelle pour défendre un désert« , ce titre est inspiré d’un entretien entre Christophe Batier et Marcel Lebrun intitulé « citadelle du savoir » qui résume bien la situation décrite ici même.

Là encore en liminaire de mon propos une transcription d’un extrait de la discussion :

 

Christophe Batier et Marcel Lebrun évoquent Piaget et le constructivisme, Lev Vygotski (Лев Семёнович Выго́тский) et le rôle de l’environnement social qui aide la personne à progresser

 

ML  » /…/ comme ils seraient heureux d’appartenir à notre époque, et comme on serait heureux de travailler avec eux !

/…/

CB « Et l’institution elle même, les enseignants, les écoles, les lycées, les ministères, je  sens le ministère loin de tout ça

 

ML : « Je t’avais demandé de ne pas poser la question »

(rires)

ML : « Je crois que l’expression citadelle du savoir n’a jamais pris une telle dimension. Tu sais dans mon institution, dans les institutions, ici en France vous appelez ça des ENT (environnement numérique de travail) chez nous (en Belgique NDLR) le mot est plus évocateur on appelle ça des portails, la porte de la citadelle, avec des structures cadenassées, fermées, des mâchicoulis, des créneaux etc. Je les vois encore, malgré tout, relativement frileux par rapport à ces nouvelles technologies. N’allez pas croire que je vais reprocher cela à mes institutions, je pense que nous (Christophe et moi), tous les autres qui nous écoutent devons essayer d’être beaucoup plus pédagogues parce qu’avant de rendre le web intelligent est ce qu’on essaierait pas de rendre nos institutions plus intelligentes ? « 

CB « Oh la la ! oui »

ML : » Au sens où je l’ai décrit tout à l’heure, c’est-à-dire des structures qui travaillent en interaction avec le contexte. Tu sais ces structures dissipatives dont je parlais dans une précédente mayonnaise pédagogique. Ces structures dissipatives, elles vivent dans des contextes et je pense que l‘isolement  est quelque chose qui est totalement préjudiciable à cette construction d’une intelligente plus partagée. Partagée, dans le sens plus respectueuse des personnes. Alors là, évidemment les concepts de propriété de respect d’autrui évidemment qu’elles vont revenir nos institutions , je pense qu’elles doivent devenir davantage porteuses de ce potentiel qu’apportent les nouvelles technologies, de ne pas regarder ces podcast, ces cartes conceptuelles, ces outils d’analyse etc avec un peu de dédain quand même mais d’essayer vraiment de les intégrer progressivement. Les chercheurs l’ont compris depuis longtemps, les chercheurs ne vivent plus dans les citadelles de leurs laboratoires. Quand tu vois des expériences au CERN, pas loin d’ici à Genève, ce sont des équipes de 70 – 80 personnes qui travaillent ensemble, nous avons compris que l’intelligence se construit dans le collectif, dans l’interaction. Alors essayons, mon dieu, de rendre les murailles de la citadelle un peu plus transparentes, de rendre les murs de la classe plus transparents, parce que je pense que l’école est au service de la société, nous sommes là pour transformer des hommes et des femmes, pour qu’ils deviennent des acteurs efficaces, actifs et heureux dans la société qu’ils détermineront peut être un tout petit peu plus.

Il ne s’agit pas d’une critique de l’institution, je pense que nous avons aussi un devoir de transmission, les générations qui nous ont précédé, nous ont légué un trésor quand même formidable, c’est un devoir de le léguer.. Mais c’est pas pour cela qu’il faut se murer dans des bibliothèques obscures et dans des citadelles du savoir avec des murailles trop épaisses. Je crois profondément à l’idée d’ordre, je crois profondément à l’idée de modèle, de structure, de théorie, mais des théories, quand on parle de théorie ça ne veut pas dire simplement qu’il faut l’aider la théorie, il faut donner du sens, il faut la refaire vivre dans le contexte qui nous entoure.

Bruit de fond du au passage d’un aspirateur

Je ne suis pas un pourfendeur du savoir en disant ce ne sont que des connaissances. Les connaissances sont fondamentales ce dont je discute ici, c’est pas la qualité des connaissances, ce sont les modes d’appropriation par nos étudiants qui sont des digitals natives, qui sont des enfants de la nouvelle génération et nous devons travailler avec eux également /…/ »

Ma question après avoir vu et analysé les deux vidéos est la suivante, au nom d’enjeux que je n’arrive pas à percevoir, ne sommes nous pas en train de bâtir des citadelles impénétrables qui serviront à défendre … des déserts numériques ? S’il n’y avait pas des enjeux pour les savoirs du futurs, je m’en amuserais.

Marcel Lebrun insiste sur l’importance du contexte, dans notre cas il englobe une grande quantité d’acteurs, les équipes enseignantes, les élèves, les chefs d’établissement, les corps d’inspection, les décideurs des collectivités locales. Ces acteurs doivent apprendre à se parler, à travailler en intelligence, le collectif doit primer, l’interaction être le moteur. Je ne pense pas qu’il y ait un outil meilleur que l’autre par contre je suis persuadé qu’il y a des modalités d’apprentissage , des usages meilleurs que d’autres, ne nous trompons pas de bataille.

 

 

 

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