I.pad et lissage social

16 Mar

« Assise en face de moi dans le métro à Toronto, une femme lit les  Labyrinthes de Borges dans l’édition Penguin. J’ai envie de lui adresser la parole, de lui faire un signe de la main indiquant que je suis, moi aussi, un fidèle. Cette femme dont j’ai oublié le visage, dont j’ai à peine remarqué les vêtements, jeune ou vieille je ne pourrai le dire, est plus proche de moi, simplement parce qu’elle tient entre ses mains ce livre là, que bien des gens que je vois tous les jours. Une de mes cousines de Buenos Aires consciente du fait qu’un livre peut faire office de badge, choisissait toujours le livre qu’elle emmenait en voyage avec autant de soin qu’elle en mettait à choisir son sac à main. Elle ne voyageait pas avec Romain Rolland parce qu’elle pensait que cela lui aurait donné l’air prétentieux, ni avec Agatha Christie parce que cela lui aurait donné l’air vulgaire. Camus convenait pour un voyage court, Cronin pour un long ; un polar  de Véra Caspary ou d’Ellery  était acceptable pour un week-end à la campagne ; un roman de Graham Greene approprié pour un trajet en avion ou en  bateau.
L’association entre les livres et leurs lecteurs est différente de celles qui s’établissent entre d’autres objets et leurs utilisateurs. Outil, mobilier, vêtement – Tous ont une fonction symbolique, mais les livres imposent à leurs lecteurs un symbolisme beaucoup plus complexe que celui d’un simple ustensile. La seule possession d’un livre implique une situation sociale et une certaine richesse intellectuelle »

Lire Alberto Manguel est un plaisir de fin gourmet, sa finesse, son intelligence est un ravissement à chaque fois renouvelé. Le passage introductif du billet, tiré de son livre, « une histoire de la lecture » – (1998) – éditions ACTES SUD, pose une  véritable question sur le statut actuel de nos outils de lecture. Certes nous continuons à lire, certes la numérisation nous offre une palette à la gamme jamais égalée mais …
La lecture se numérise, l’i.pad (ou tout autre solution) le dispute au papier.
Livre assurément, mais livre numérique. Quel symbolisme est en train d’apparaître ? Passerions nous au symbolisme de l’ustensile ? Nous lisons assistés par la machine. Des questions m’assaillent, m’inquiètent, mes convictions technophiles chavirent. La machine nous enferme t-elle, nous rend t-elle anonyme parmi les anonymes ? Contribue t-elle à lisser notre profil social ? Posséder un outil de lecture à la place d’un livre implique t-il « une situation sociale et une certaine richesse intellectuelle » ?
Comment peut-on désormais aborder l’inconnue du métro qui lit Borgès ? Disparu la couverture imposante de la Pléïade  ou le quatrième de couverture engageant de chez Gallimard, prétexte à une possible discussion passionnante. La belle inconnue, désormais, effleure de ses doigts l’espace tactile délimité par sa coque à l’élégant design, estampillée par une pomme stylisée.
Que lit elle ? Quels sont ses goûts littéraires ? Impossible de le savoir. Il est même possible qu’elle ne se plonge pas dans les délices du verbe « Borgesque » ou « Camusien ». Elle est peut être en train de se consacrer à la gestion de ses actions qui dévissent à la bourse de Tokyo ? Elle lit un pensum ultra libéral rédigé par un obscur barbon, thuriféraire de l’école de Chicago.  Mystère !

La forme prime le fond. Je ne sais rien de ma voisine, si ce n’est sa capacité à acheter un produit créé par la firme de Steve Jobs. Impossible de faire la différence entre la lectrice avertie et la vorace de la finance. Lire derrière son épaule, tenter de lorgner sur son écran, serait instiller une once de  goujaterie à ce tableau déprimant.

Quel est donc le symbolisme que l’on peut rattacher à une liseuse numérique ? J’ai peur des conclusions qui semblent s’imposer. De l’ostentation, de l’individualisme, de la dissimulation savamment orchestrée ?

Pour une fois je ne me sens pas technophile. Réflexion de geek ou puissance du charme féminin ?

3 Réponses to “I.pad et lissage social”

  1. Marie-Aline GAVAND 16 mars, 2011 à 9:37 #

    Constat et questionnement partagés.
    Un plaisir de lire ce billet (même sur un écran).

  2. Doryne MERCIER 16 mars, 2011 à 9:52 #

    Je partage aussi cet avis.
    En tant que lectrice, il m’est à l’heure actuelle impossible de lire un livre quel qu’il soit sur un écran.
    J’ai besoin de tenir entre mes mains notre bon vieux livre traditionnel et savoir que je peux corner une page pour me souvenir d’un passage ou d’une phrase.
    J’espère que les livres survivront à l’assaut des livres électroniques !

Trackbacks/Pingbacks

  1. Mobilité Vs immobilité | - 17 août, 2015

    […] perpétuel, stimulé par cette irrigation informationnelle organique. Le citoyen connecté est celui qui bouge, qui se déplace. Plus il est connecté, plus il se déplace, plus il se déplace, plus il se […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :