Archive | juin, 2011

Journées du e.learning 2011 – Twitter l’informel

26 juin

Les 23 et 24 juin 2011 se sont déroulées à Lyon les journées du e.learning, organisées par l’université Lyon 3 et la FDV (faculté virtuelle de droit). Ce colloque s’inscrit désormais dans le paysage de la formation comme le temps fort du monde de la e.formation. Je ne reviendrai pas sur le contenu riche de ces journées, d’autres le font mieux que moi et il sera possible de visualiser les différentes interventions sur le site du SUEL et de sa e.learning TV

Je souhaite revenir sur un propos que j’avais engagé l’année dernière dans ce billet intitulé "colloque et web 2.0". J’avançais quelques propositions sous formes  écrite et graphique à propos de twitter et de son impact sur la perturbation des notions de temps et d’espace pédagogique (de recherche me semble plus adapté dans ce cas de figure)

"Les discussions ne sont plus uniquement circonscrites dans l’amphithéâtre, elles s’organisent aussi en dehors (mais de façon synchrone) avec l’introduction de twitter. L’existence d’un double (mais complémentaire) niveau de discussion enrichie le présentiel mais complexifie l’organisation. Un participant distant ayant posé une question par twitter s’est étonné que l’on ne répercute pas sa question. J’ai le sentiment (déjà exprimé dans mon rapport annuel d’activité 2010) que la e.pédagogie impose une division des tâches. N’est-on pas en train de voir apparaître une nouvelle fonction, celle de community manager de colloque ? Ce qui est sûr c’est que le meneur des débats qui est en chaire ne peut plus tout assumer. L’introduction d’un monde virtuel complexifie encore la travail puisqu’il faut aussi gérer le chat intégré, les possibles incidents techniques, donner la parole, gérer le volume sonore etc."

La version 2011 du colloque  semble avoir été conforme aux attentes que j’exprimais en 2010.

Quelques observations sur l’activité de twitter pendant les JEL.

Après le colloque @Yves_Moreau donne les informations suivantes par twitter  "Journées du #elearning à #Lyon : plus de 1400 tweets ont été publiés sur deux jours avec le hashtag #JELyon"  – Un calcul rapide me permet de donner les fréquences : 700 tweets par jour (14 heures d’activité sur deux jours) soit une moyenne de 100 tweets par heure, donc environ 2 tweets par minute. Il devient difficile de ne plus tenir compte de ces flux de savoir qui bordent le déroulé d’un colloque.

Cette année le community manager était présent et remarquablement efficace sous le pseudonyme de @JELearning. La timeline des JEL a été pilotée et guidée de plusieurs façons.

1 – Par le community manager

— Par indication du début de conférences et des ateliers ;

— Par indication des noms des "twittos embedded" à suivre ;

— Par relais des questions posées par les internautes.

2 – Par les internautes

Au début de Twitter les internautes se contentaient de répercuter  les propos entendus (c’est en tout cas l’analyse de mon expérience). Les JEL ont donné un ton autre parce qu’en plus des propos entendus, la coloration tendait vers une vraie interaction distante. Les internautes ont dialogué à distance avec les intervenants, en posant des questions (souvent très pointues) et en enrichissant les propos tenus (ajouts de liens hypertextes et commentaires).

Le constat que l’on peut faire est le suivant, au-delà de l’outil (twitter) les internautes savent investir les fonctionnalités d’un artefact et modèlent de nouvelles pratiques dont il faudra tenir compte à l’avenir dans nos usages. Ces pratiques  se sont forgées sans qu’il y ait eu  préalablement une mise en place de structures formelles d’apprentissage. On voit là naître un exemple d’intelligence collective qui passe par une construction totalement informelle, distante et ubiquitaire.

Il semble bien, pour reprendre une thématique de ce colloque que l‘informel modèle le formel (ou l’inverse)

terminologie coopératif, collaboratif

9 juin

Les notions de coopératif, collaboratif sont utilisées, reprises à longueur de billets, de tweets mais je ne suis pas sûr que tout le monde donne le même sens à ces termes.

Voici un extrait du livre Campus numérique FORSE – PURH qui précise ses notions :

"«Eléments de clarification terminologique

Cependant, avant de rendre compte d’un tel scénario, précisons, en référence à un certain nombre de travaux du domaine, ce que nous entendons par apprentissage collaboratif. Les termes coopératifs, collaboratif, collectif, en effet, ne recouvrent ni la même façon de procéder, ni les mêmes enjeux.

On parlera de travail ou d’apprentissage coopératif quand chaque apprenant doit participer à un travail commun, en créant ensemble quelque chose, chacun produisant une part. Un leader (un chef de projet ou un responsable d’équipe) élabore le scénario, supervise l’ensemble du projet, collecte les différentes parties produites, et si nécessaire, régule les interactions sociales qui permettent les ajustements nécessaires à la coopération. Le résultat du travail est la somme de toutes les parties réalisées. Les observations ont montré qu’un scénario coopératif pouvait marcher dans une classe et/ou à distance en utilisant les TIC, 1°, quand le professeur (ou le formateur, ou un responsable) a préalablement défini le produit attendu; 2°, quand le professeur est capable de gérer les groupes en prenant en compte les compétences individuelles; 3°, quand les apprenants se sentent impliqués.

On parlera de travail ou d’apprentissage collaboratif quand les apprenants ont à résoudre un problème ou à élaborer ensemble une connaissance complexe. Il est alors impossible de définir à l’avance qui va faire quoi, combien de temps cela va prendre, quel résultat spécifique est attendu, etc. Chaque membre du groupe, impliqué dans un scénario collaboratif, doit s’engager, même s’il n’a aucune idée des coûts et/ou bénéfices qu’il en tirera pour lui. Il semble que cette stratégie fonctionne quand 1°, le groupe a des objectifs et/ou des besoins proches; 2°, le groupe partage des valeurs communes, même implicitement. L’histoire de l’Internet au CERN, l’histoire de Linux, l’histoire de l’encyclopédie libre Wikipedia peuvent être considérés comme des exemples de travail collaboratif.

Le terme d’intelligence collective a été défini, en tant que concept sociologique et anthropologique, par Pierre Levy en 1994, comme un important élément issu de l’organisation en réseau et de la cyberculture, dans une société réseau, "L’intelligence collective est fondée en premier lieu sur un principe fort : chacun sait quelque chose. [...]

le cyberespace manifeste des propriétés neuves qui en font un instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d’échanges de connaissances et de navigations dans les savoirs.." Le concept d’intelligence collective réfère le plus souvent à la capacité qu’ont les communautés Humaines à évoluer vers une organisation d’un haut niveau de complexité et d’intégration à travers la collaboration et l’innovation. Derrière les réseaux technologiques, Lévy repère les immenses potentialités des interactions humaines. Selon lui, la technologie peut rendre plus facile aux hommes la possibilité d’interagir par-delà des distances toujours plus grandes. Dans le présent et l’avenir de l’humanité, il affirme que le lieu physique est moins important que les interactions des individus. Lors d’une conférence donnée à l’ENS de Lyon, en juin 2006, douze ans après le parution de "L’intelligence collective", Pierre Lévy en souligne à nouveau le caractère ""auto-entretenu et dynamique".» Hélène Godinet (2007) – Campus numérique FORSE – PURH

Monde virtuel ou vidéo ?

7 juin

L’exercice d’un travail dans les mondes virtuels est un véritable métier d’enseignant parce qu’il faut répondre régulièrement aux mêmes questions. L’immersion est assez fréquemment mise en comparaison avec les systèmes de communication par vidéo. Une des questions les plus fréquemment posée est "pourquoi ne pas utiliser la vidéo ? On voit son interlocuteur, c’est plus simple"

Je viens de réaliser une capture vidéo du salon ineov (07 et 08 juin 2011). Elle est parlante parce qu’elle confronte le monde virtuel et la vidéo.

On voit précisément la différence de relation qui s’instaure dans l’un et l’autre des systèmes. Sur la vidéo on ne perçoit qu’une partie de l’environnement du conférencier, le cadrage est fixe. On ne peut percevoir ce qui se passe à droite et à gauche, il est impossible d’appréhender le public qui écoute. On est dans une posture simple d’écoute.

Dans le monde virtuel on perçoit mieux l’environnement de l’espace de travail grâce à la conception isométrique du monde. On est en capacité d’identifier précisément le nombre de personnes et leurs situations, on peut faire varier les plans. Les mondes virtuels sont  utilisés dans des dispositifs de blended learning (formation hybride), chaque intervenant dans le dispositif sera donc en capacité d’affecter une représentation mentale (" l’image mentale est un objet de mémoire autonome et fugaçe dont l’évocation ne requiert pas une interaction directe avec l’environnement "- Jean-Pierre Changeux) de la personne avatarisée.

Vidéo

Vidéo avec explications (montage)

Bricolage – Quelques réflexions

6 juin

Tête de taureau- Picasso – Paris, printemps 1942 – Musée national Picasso

"Ce type bricole" de quelle façon doit-on analyser cette remarque ? Pense t-on que cet individu est un velléitaire, un "glandeur", un "branleur", celui qui s’arrange pour en faire le moins possible ? Au contraire pense t-on, à la façon de Levi Strauss, qu’il est celui qui s’arrange avec les moyens du bord pour mener à bien son projet, celui qui conçoit des outils à la mesure de l’ouvrage envisagé ?

Si l’on a résolu cette question, sait-on s’il est issu du monde l’industrie où l’on fabrique des objets tangibles, s’agit-il d’un enseignant qui cherche à construire les apprentissages de ses élèves ou bien encore un artiste-artisan ?

Cherche t-il à bricoler parce que la réussite de son entreprise est son objectif ou bien parce qu’il cherche de façon plus ou moins consciente à subvertir son milieu ? La réponse pourrait être cartésienne, tranchée, nette … Malheureusement (heureusement ?) la réponse est complexe, il n’y a pas de bricolage, il y a des bricoleurs.

Suis je un bricoleur ? C’est fort possible ! Cerner le métier d’enseignant c’est chercher à comprendre ce qu’est le bricolage, notion élaborée à la fois dans les forêts du Brésil et dans les usines industrielles de la révolution du même nom. "C’est quoi un prof qui bricole ?" dira le quidam, "C’est quoi ce prof qui bricole" dira le parent d’élève inquiet. Bricoler est un verbe obscur qui inquiète. Peut-on bricoler l’immatériel ?

C’est inquiétant un prof qui revendique son attachement au  bricolage, il dit haut et fort qu’il tâtonne, qu’il cherche, quand la société donne de lui l’image de celui qui sait, qui organise, qui programme (d’ailleurs il doit respecter le programme !). Serait-il la machine à ne pas douter, l’instrument d’un système huilé ?

J’ai donc essayé, au gré de mes recherches, de cerner cette nébuleuse. J’ai bricolé (je continue de bricoler) un article fait de bribes de références, une forme de collage à la Breton pour m’aider à comprendre ce que je fais (ou de m’y perdre définitivement), ce que je ne fais pas aussi. Un travail commencé sans le savoir en côtoyant mes premiers élèves, poursuivi en (re)découvrant (assez tardivement) Claude Levi Strauss, formalisé (paradoxe) en intégrant l’INRP et poursuivi depuis.

Voici mes collages, ils ne respectent pas un véritable ordre, si ce n’est celui du hasard programmé de mes lectures.

Le bricolage ou des bricoleurs ?

L’in[génie1]osité littéraire au service du bricolage …

 

La référence sur le concept de bricolage est bien évidemment Claude Levi Strauss dans le passage fameux de la pensée sauvage :

La pensée sauvage

«Une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la spéculation, put être une science que nous préférons appeler première plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage. Dans son sens ancien, le verbe « bricoler » s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident: celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/
Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui  supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état, mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type.
/…/
l’exemple du bricoleur. Regardons-le à l’œuvre : excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective il doit se retourner vers un ensemble déjà constitué, formé d’outils et de matériaux ; en faire, ou en refaire, l’inventaire enfin et surtout, engager avec lui une sorte de dialogue, pour répertorier, avant de choisir entre elles, les réponses possibles que l’ensemble peut offrir au problème qu’il lui pose. Tous ces objets hétéroclites qui constituent son trésor, il les interroge pour comprendre ce que chacun d’eux pourrait « signifier », contribuant ainsi à définir un ensemble à réaliser, mais qui ne différera finalement de l’ensemble instrumental que par la disposition interne des parties. Ce cube de chêne peut être cale pour remédier à l’insuffisance d’une planche de sapin, ou bien socle, ce qui permettrait de mettre en valeur le grain et le poli du vieux bois. Dans un cas il sera étendu, dans l’autre matière. Mais ces possibilités demeurent toujours limitées par l’histoire particulière de chaque pièce, et par ce qui subsiste en elle de prédéterminé, dû à l’usage originel pour lequel elle a été conçue, ou par les adaptations qu’elle a subies en vue d’autres emplois. /…/ les éléments que collectionne et utilise le bricoleur sont « précontraints ». D’autre part, la décision dépend de la possibilité de permuter un autre élément dans la fonction vacante, si bien que chaque choix entraînera une réorganisation complète de la structure, qui ne sera jamais telle que celle vaguement rêvée, ni que telle autre, qui aurait pu lui être préférée.
/…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.» Claude Levi Strauss (1962) – La pensée sauvage – Agora

Extrait d’un texte que j’ai rédigé en 2011

Certains enseignants en parallèle aux outils institutionnels développent des environnements personnels que la recherche qualifie de PLE (personal learning environment).

«This paper will not answer all the questions. Instead we seek to explore some of the ideas behind the Personal Learning Environment and consider why PLEs might be useful or indeed central to learning in the future. Of course this is not so much a technical question but an educational one, although changing technologies are a key driver in educational change. The paper will start by looking at the changing face of education and go on to consider the different ways the so called ‘net generation’ is using technology for learning. We will go on to examine some of the issues around Personal Learning Environments and the emergent trends in the way PLEs are being introduced.» – Ubiquitous computing. The term ubiquitous computing refers to two technological developments. The first is the growing ubiquitous nature of internet connectivity with the development of wireless and GSM networks, as well as the spread of broadband, resulting in connectivity becoming available almost everywhere in the future. It is also expected that devices will be able to search for and seamlessly switch to utilise available networks. The second and associated use of the term is for the many different devices now able to access the internet, including mobile communication devices such as PDAs but also household appliances and industrial and electronic tools and machinery.» Graham Attwell1 (2007) – Elearning paper

On pourrait qualifier cette démarche comme une expression du bricolage au sens où Levi Strauss l’entend dans la pensée sauvage  («répondre à des besoins immédiats pour une personne à l’univers instrumental clos»)

On parle aussi d’Edupunk «L’Edupunk est une méthode d’enseignement et d’apprentissage. Cette méthode se définit comme une approche de l’enseignement qui évite les outils traditionnels tels que powerPoint et le tableau noir, et vise plutôt à amener l’attitude rebelle et le comportement Do It Yourself des groupes punks des années 70, au sein même de la classe.» – Wikipédia

J’ai tenté de qualifier cette démarche par cette définition «utiliser des solutions hétérogènes au service d’un projet homogène» (2009) – Liège.

Deux exemples dans la littérature peuvent servir d’appui pour illustrer ce propos :

Le cas de l’ouvrier Demarty à l’usine Citroën

Après les évènements de 68, Robert Linhart intègre l’usine Citroën et les chaines de montage de 2 CV. Il y décrit un ouvrier, Demarty, chargé de «décabosser» les ailes. Pour accomplir sa tâche, il a, au fil du temps construit un établi …

«Le plus étonnant, c’est son établi. Un engin indéfinissable, fait de morceaux de ferraille et de tiges, de supports hétéroclites, d’étaux improvisés pour caler les pièces, avec des trous partout et une allure d’instabilité inquiétante. Ce n’est qu’une  apparence. Jamais l’établi ne l’a trahi ni ne s’est effondré. Et, quand on le regarde travailler pendant un temps assez long, on comprend que toutes les apparentes  imperfections de l’établi ont leur utilité : par cette fente, il peut glisser un instrument qui servira à caler une partie cachée ; par ce trou, il passera la tige d’une soudure difficile» – L’établi de Robert Lihnart (1978)

Le cas de Monsieur Quignon à la poste

Fabienne Hanique analyse les stratégies de la modernisation de l’entreprise La Poste. Elle s’attache à conduire «la modernisation des agents», pour transformer les postiers en «acteurs associés au changement».

Dans ses observations, elle analyse le cas de Monsieur Quignon, un vieux monsieur qui vient quotidiennement au bureau de poste pour vérifier l’état de son compte postal. Tous les agents savent que Monsieur Quignon ne perçoit que deux fois par mois sa maigre pension, le reste du temps le compte est vide. Les impératifs de rentabilité imposeraient de consacrer le minimum de temps à ce client. Pourtant… à l’encontre des règles managériales qui recommandent une distance avec le client, une rentabilité et une rapidité de l’opération, les guichetiers s’occupent de Monsieur Quignon, lui consacrent du temps. Ils prennent le temps de vérifier chaque jour son compte postal, ils lui adressent un mot gentil même si le résultat est connu d’avance. Les guichetiers ont bricolé la règle, ils l’ont adapté en fonction des besoins locaux.

«La conduite qu’avait initialement adopté Annie n’était en rien critiquable au regard des procédutres et des règles de l’efficacité managériale qui commandent notamment de diminuer le temps d’attente des clients et d’améliorer le temps de traitement et d’améliorer le temps de traitement des opérations. L’échange de regards avec les deux «anciens» l’a pourtant amenée à renoncer à cette posture pour se ranger aux «règles» locales de cette microsociété.

Les enjeux sous-jacents sont importants pour l’ensemble des protagonistes / Pour Micheline t Jackie, il convient de vérifier qu’en la présence d’Annie, on peut travailler, c’est-à-dire non seulement mobiliser la réglementation et les procédures, mais aussi cette jurisprudence spécifique, véritables présupposés sociaux de l’activité personnelle, qui constitue le «genre de la maison». Libre à Annie de s’y plier ou pas … mais ne pas s’y résoudre peut être coûteux. Cela reviendrait à l’isoler et, du même coup, à la priver de la possibilité de mobiliser le collectif pour faire face à des situations que la réglementation prescrite seule ne peut plus suffire à affonter. Elle serait alors conduite, pour faire face à des situations codifiées, à produire des «inventions» ou des «bricolages» que l’absence de validation du collectif renverrait au rang de transgressions.» – Le sens du travail – Fabienne Hanique (2002) – éres

Christophe Dejours et le travail vivant

Christophe Dejours qui est "un psychiatre et psychanalyste français et le fondateur de la psychodynamique du travail" (source wikipédia) a écrit un ouvrage intitulé le travail vivant (Tome 1 sexualité et travail – Tome 2 travail et émancipation). Dans le tome 2 il traite dans le chapitre IV des "limites axiologiques de la coopération et la question du renoncement".

Il dit : "Quelle que soit la vectorisation politique de la coopération, l’implication individuelle dans l’activité déontique constitue une prise de risque personnellle (révéler les "tricheries" et risquer d’être sanctionné, ou plus trivialement de se faire voler ses trouvailles (enjeu stratégique), voire de devoir se justifier publiquement de ses écarts par rapport aux prescriptions. Si la plupart des travailleurs se prêtent pourtant à cette épreuve, c’est parce qu’en échange de la contribution substantielle qu’ils apportent ainsi à l’organisation du travail (en élaborant collectivement des réponses ajustées au décalage entre l’organisation prescrite – la coordination – et l’organisation effective – La coopération – ils attendent une rétribution qui revêt la forme cardinale de la reconnaissance" Travail vivant – travail et émancipation - Page 124  petite bibliothèque Payot

On retrouve ici cette idée que les individus peuvent avoir besoin de  bricoler la norme sociale, ce que l’on retrouve dans l’exemple de M Quigon ou collectivement les agents de la poste oscillent entre la norme prescrite par la poste et l’organisation effective des postiers pour assurer le dialogue avec M Quignon.

Michel De Certeau et la perruque

Dans son ouvrage l’invention du quotidien M. De Ceretau évoque la notion de Perruque dans le monde ouvrier. C’est le temps qui est détourné par les ouvriers pour fabriquer des objets personnels. Subversion du temps normé à des fins personnelles. Le film de Jean Rian "l’éloge de la perruque" donne un merveilleux exemple de ce qu’est le bricolage.

"C’est la cas de la perruque. Ce phénomène se généralise partout, même si les cadres le pénalisent ou "ferment les yeux" pour n’en rien savoir. Accusé de voler, de récupérer du matériel à son profit et d’utiliser les machines pour son compte, le travailleur qui "fait la perruque" soustrait à l’usine du temps (plutot que des biens, car il n’utilise que des restes) en vue d’un travail libre, créatif et précisément sans profit. Sur les lieux mêmes où règne la machine qu’il dit servir, il ruse pour le plaisir d’inventer des produits gratuits destinés seulement à signifier par son oeuvre un savoir faire propre et à répondre par une dépense à des solidaritésoucrières ou familiales" Michel de Certeau – L’invention du quotidien &. arts de faire – Folio essais page 45.

Picasso

"Ce n’est pas mal, hein ? Ça me plait. Voilà ce qu’il faudrait faire : Je jetterais le taureau par la fenêtre. Les gosses qui jouent en bas le ramasseraient. Un gosse n’aurait pas de selle, pas de guidon. Il complèterait son vélo. Quand je descendrais, le taureau serait redevenu un vélo. La peinture n’est pas faite pour le salon des gens !"

« Un jour je prends la selle et le guidon, je les mets l’un sur l’autre, je fais une tête de taureau. C’est très bien. Mais ce qu’il aurait fallu tout de suite après, c’est jeter la tête de taureau. La jeter dans la rue, dans le ruisseau, n’importe où, mais la jeter. Alors il passe un ouvrier. Il la ramasse. Et il trouve que peut-être avec cette tête de taureau, il pourrait faire une selle et un guidon de vélo. Et il le fait…
Ça aurait été magnifique. C’est le don de la métamorphose. » (Picasso, cité in Hélène Parmelin, Picasso dit… 90)

Stefana Broadbent évoque les stratégie des familles éclatées (géographiquement), des familles migrantes ou transnationales qui utilisent Skype pour communiquer. "Ce n’est pas une technologie qui est venue du haut mais les gens bricolent. Ils bricolent avec une moche petite webcam, un écouteur, ils soulèvent leur ordinateur portable pour montrer la neige dehors. Une personne nous racontait qu’elle montrait la neige à une personne en Thaïlande qu’elle n’avait jamais vu. Quelqu’un d’autre montre sa tenue et c’est vraiment bricolé mais c’est bricolé parce que derrière il y a un potentiel de partage avec des personnes lointaines qui est très fort. " (résumé) "une personne étudie la façon dont les mères philippines laissent leurs enfants, comment on fait du maternage à distance, les enfants sont laissés au grand parents pendant des années. Ce n’est pas que beau mais c’est très fort" Entrevue avec Stefana Broadbent sur France Culture extrait à partir de la 45 ème minute

Michel Gondry et le cinéma

L’imagination est au pouvoir, le subterfuge, la ruse, le bricolage sont régulièrement convoqués au rendez-vous de l’enseignement et de l’apprentissage instrumentés par le numérique. Est ce une façon de lutter contre le sentiment d’être un simple consommateur de la chose du savoir, un répétiteur technicien ? Michel Gondry en  donne une belle illustration par son film "Be kind, rewind". Que dit ce film ? :

Après avoir démagnétisé les cassettes vidéos d’un ciné club dont ils avaient la garde, les deux protagonistes (Jack Black et Mos Def)  reconstituent les grands standards du cinéma avec des moyens de bric et de broc. Ces films "suédés" (bricolés) rencontrent, contre toute attente, un grand succès auprès du public. Isabelle Régnier journaliste au monde définit ainsi ce film « […] prône la bricole contre la standardisation aseptisée, la transmission contre la déculturation mondialisée. Célébration de l’enfance et de ses puissances créatrices, il est, de tous les films de son auteur, celui qui s’abandonne le plus librement à la croyance dans le cinéma ». Isabelle Régnier, Le Monde, 5 mars 2008 in Michel Gondry, l’usine des films amateurs – Rétrospective, carte blanche. Centre Pompidou (3)

Philippe Perrenoud

Les enseignants bricolent, ce qui ne signifie pas qu’ils font n’importe quoi et qu’ils ne font que cela. Le bricolage n’est pas antinomique avec la planification, la préparation, la référence à des théories éducatives. C’est ce que rappelle Philippe Perrenoud dans son article intitulé "La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage" (4).

Ils bricolent, ce qui ne signifie pas qu’ils font n’importe quoi et qu’ils ne font que cela. Le bricolage n’est pas antinomique avec la planification, la préparation, la référence à des théories éducatives. C’est ce que rappelle Philippe Perrenoud dans son article intitulé "La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage" (5).

La perruque

Dans les entreprises industrielles les ouvriers pratiquaient la perruque, c’est-à-dire utiliser le temps de travail pour fabriquer des objets à base des rebuts de l’atelier. Il existe une littérature abondante à ce sujet, des vidéos aussi. Voici quelques vidéos glanées au cours de mes recherches.

Un film de Jean Rian

Le bricolage a toute sa place dans les dispositifs d’enseignement, puisqu’il contribue à inventer des usages. Comment le prendre en compte dans une mission d’évaluation, comment l’identifier parmi la masse d’informations du web ?

Une vidéo de Bruno Dumont et Marie  De Banville à propos de la perruque

L’institution bricole t’elle ? C’est ce que semble penser la FSU. On a ici une vision négative du bricolage, l’idée d’une impréparation, d’une action dans l’urgence. Le terme bricolage est inséré dans l’article mais il mériterait une analyse plus poussée pour connaître le sens profond du discours. Il est difficile de comprendre si l’affirmation relève d’une citation précise des travaux des chercheurs (ou la notion de bricolage apparaît),d’une synthèse alimentant une position syndicale ou d’une position conclusive de la FSU s’appuyant sur une somme de recherches (27/07/2012 à vérifier)

"Les résultats d’un tel travail de recherche, comme ceux de l’enquête menée par C. Hélou et F. Lantheaume (2), corroborent l’idée que les défis du métier sont tels aujourd’hui que les réponses individuelles ou les bricolages institutionnels n’y suffiront pas pour les relever. La question du collectif de travail, qui ne peut se confondre avec l’exhortation vague d’un « travail en équipe » où se déploierait les bonnes pratiques impulsées par une nouvelle hiérarchie intermédiaire, doit être aujourd’hui portée comme un enjeu essentiel par la réflexion syndicale." Source in La crise du travail enseignant Intervention SNES au colloque Collège (2011)

L’institution pense qu’elle bricole dans certains cas.

Dans le rapport de l’inspection générale intitulé "Les composantes de l’activité professionnelle des enseignants outre l’enseignement dans les classes" Rapport n°2012-070 – Juillet 2012 à propos des promotions des enseignants il est dit "Inspecteurs et équipes de direction ont mis l’accent sur la nécessité de mieux reconnaître les enseignants engagés. Malgré l’effort non négligeable de la promotion à l’ancienneté, au choix ou au grand choix, il leur semble que les moyens dont ils disposent sont insuffisants et relèvent par trop d’un "bricolage"" Page 93 du rapport.

Il s’agit ici d’un constat de difficulté et le mot bricolage est aussi exprimé sous son angle négatif. À défaut de cadrage légal les acteurs de terrains adaptent la règle (on se retrouve dans une situation proche de celle décrite par Fabienne Hanique)

——————-

Génie au sens de la science ds ingénieurs

Yves CLOT, Le travail à cœur, la Découverte 2010, page 60 et C. HELOU, F. LANTHEAUME, La souffrance des enseignants. Pour une sociologie pragmatique du travail enseignants, PUF, 2009

(3) "Be kind, rewind" Michel Gondry (2008) http://www.centrepompidou.fr/documentation/Michel_gondry.pdf

(4) "La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage", Philippe Perrenoud, 1983 http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_1983/1983_01.html

Forum des enseignants innovants – Passé, présent, futur

2 juin

Le forum des enseignants innovants s’est tenu les 20 et 21 mai 2011 à Lyon, comme chaque année il rassemble, à l’initiative du café pédagogique, des enseignants dits innovants. Cet évènement qui s’inscrit désormais comme un temps fort du paysage éducatif pose une question qui tutoie le paradoxe – L’innovation pédagogique est-elle une question ancienne ? Là où nous pensons interroger,en permanence, le futur, nous donnons de l’ écho  au passé pour mieux parler au final de notre présent professionnel – l’éducation.

L’innovation est bien évidemment le futur parce que les ordinateurs, les tablettes tactiles, les smartphones, les TBI, l’internet et le web2.0 … "sont entrés par effraction" (Pierre Funkua – ENS Yaoundé Rés@Tice – décembre 2007)  dans nos métiers. Il faut, il faudra sur une temporalité longue modifier nos façons d’enseigner, les élèves leurs façons d’apprendre.

L’innovation c’est aussi le passé en permanence revisité. Beaucoup d’étapes de l’histoire technologique ont généré une querelle des anciens et des modernes, les tenants de la tradition, contre les tenants de la modernité. Déclinons nos classiques avec un dialogue de Platon, celui de Phèdre. Theuth, le dieu des scribes, explique au pharaon l’intérêt de l’écriture :

"blâmant ceci, approuvant cela. Ainsi Thamus allégua, dit , au dieu Theuth beaucoup de raisons pour et contre chaque art en particulier. Il serait trop long de les parcourir ; mais lorsqu’ils en furent à l’écriture : cette science, ô roi ! lui dit theuth rendra les égyptiens plus savants et soulagera leur mémoire. C’est un remède que j’ai trouvé contre la difficulté d’apprendre et de savoir. Le roi répondit : industrieux Theut, tel homme est capable d’enfanter les arts, tel autre d’apprécier les avantages ou les désavantages qui peuvent résulter de leur emploi ; [275a] et toi, père de l’écriture, par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage tu l’as vu tout autre qu’il n’est : Il ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu’ils auront confié à l’écriture et n’en garderont eux mêmes aucun souvenir. Tu n’as donc point trouvé un moyen pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n’offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité; car, lorsu’ils auront lu beaucoup de choses [275b] sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorant qu’ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu’il sauront de, leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie" » – Mythe de Theut – Phèdre 274 b – 277 a ."

Quelle modernité !  Nous nous posons encore les mêmes questions au 21ème siècle, nous sommes posés ces questions à Lyon cette année et nous continuerons encore longtemps. L’introduction de nouveaux procédés suscite des réactions, des polémiques. On colle des étiquettes (innovants, défricheurs, e.francs-tireurs …) à ceux qui tentent difficilement de  faire bouger les lignes de fracture. La seule et vraie question qui se pose, bien au-delà des outils,  est : comment  apprendre et enseigner ? Je me permettrais de citer ici Marcel Lebrun qui dit que "dans e.education il y a surtout éducation"

La question qui se pose au présent est de savoir si nous sommes réellement des professeurs innovants (ce qui est flatteur) ou plus modestement des enseignants qui ont à un moment donné de leur carrière cessés de mettre la tête dans le guidon pour regarder devant, là où se situe le sommet de la cote. Sous couvert d’innovation ne sommes nous pas dans un processus de réflexion sur les enjeux didactiques, pédagogiques et politiques de la profession ? Innovation ou réflexivité ? Je laisse volontairement la question en suspend.

PS : j’ai eu le grand prix du numérique

Les vidéos de synthèse du forum des enseignants innovants réalisées par Thierry Foulkes

N° 1

N° 2

La vidéo de mon projet avec un extrait de pratique dans les mondes virtuels

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 1  448 followers

%d bloggers like this: