L’espace numérique à partir d’une gravure sur bois d’Hishikawa Monorobu – Réponse à un billet de Jacques Rodet

26 Nov

J’ai lu et apprécié la qualité de ton article intitulé « De l’engagement des apprenants à distance dans la relation tutorale« . S’il fallait choisir un mot pour le résumer, je sélectionnerais le terme «disruption». Le e.learning rompt avec les apprentissages traditionnels, il brise les espaces dans lesquels les apprenants ont construit leurs repères. Tu l’évoques d’ailleurs en disant : «Dès lors, il appartient aux apprenants de rendre visibles, pour eux-mêmes mais également pour leur contexte professionnel, voire familial, les exigences spatio-temporelles de leur apprentissage.»

Dames de la cour au moyen age. Gravure sur bois d’Hishikawa Monorobu In une histoire de la lecture Alberto Manguel Actes Sud page 266

En ancrage de ton billet tu as inséré une toile de Giorgio Morandi qui exprime l’interpénétration des objets, métaphore des enjeux sociaux que tu analyses. Je vais reprendre le même cadre introductif.

Une gravure sur bois d’Hishikawa Monorobu de 1681 représente des dames de la cour impériale du Japon. Ces courtisanes recluses dans leurs chambres sombres avaient inventé un mode d’écriture, un style s’apparentant au roman afin de franchir cet espace clos. Elles naviguaient dans de nouveaux espaces, d’une certaine façon, déjà virtuels.

Tu l’auras compris franchir les espaces, en inventer de nouveaux, les construire est une affaire ancienne.

La question que tu soulèves dans ce billet nous amène à nous interroger sur la nature de l’espace numérique. Comment faut-il le qualifier et comment est-il perçu par les acteurs qui le fréquentent ?

Nous avons, c’est le fruit de notre éducation et de notre formation, une vision affutée des relations que nous entretenons dans la vie réelle. Nous sommes en capacité de déterminer et d’ajuster notre rapport à l’autre, nous adaptons notre posture en fonction du statut de notre interlocuteur.

L’irruption des mondes numériques dans notre sociabilité ne nous a pas préparé à l’exercice de ces nouveaux rapports, nous avons dû déconstruire nos habitus du réel pour les reconstruire dans l’espace numérique. Ce passage s’est effectué par démarche scientifique à laquelle, ton travail contribue largement, mais aussi à l’aide de bricolages.

Il n’est pas sûr qu’à ce jour tout le monde ait intégré ce changement de paradigme. La transformation est complexe parce qu’elle ne s’est pas opérée par soustraction mais par addition. Nous habitons le monde réel ET le monde numérique.

Différence et identité des deux espaces peuvent entraîner les confusions que tu décris parfaitement et qui causent des perturbations : désacralisation, consumérisme, irrespect …

Je voudrais ajouter un élément à ta démonstration et qui concerne la nature des espaces.

J’aime à reprendre modestement l’argument de Michel Serres qui dit dans une conférence  de l’INRIA que : «Changer d’espace c’est UN, changer de droit, DEUX, changer de politique, et si nous avons changé d’espace alors il faut en conclure peut être que  nous sommes dans un espace de non droit ?»

Il est fort probable que le e.learning crée une nouvelle géographie de l’apprentissage, il est nécessaire de s’y orienter. L’espace de formation est signifiant et double. Il est situé dans un espace physique (domicile et / ou un établissement de formation) qui est le nœud d’entrée dans l’espace numérique. Ces deux espaces se percutent et peuvent, par méconnaissance, par méprise, entrer en conflit. Je me demande, cela est à démontrer, si l’espace numérique n’est pas vécu inconsciemment comme un espace de non droit, un lieu intime, un lieu propre où l’on inscrit ses repères propres à l’exclusion des autres.

Une mauvaise analyse, une mauvaise compréhension des enjeux peut être contre productive. Il est souvent dit que les espaces numériques organisent les relations entre  les individus sur le mode réticulaire, au détriment des relations hiérarchiques. Il faut être  clair, si les réseaux dessinent une autre cartographie des mode de construction des savoirs, ils ne suppriment pas le rapport hiérarchique, le rapport d’autorité, les constructions sociales acceptées généralement.

Un des enjeux du e.learning est probablement d’expliquer qu’un espace numérique est signifiant, que la double enceinte symbolique du mur et du réseau qui redessine l’apprentissage et l’enseignement abrite des constructions sociales conquises, organisées depuis très longtemps dans la vie hors les réseaux.

Voici, Jacques, les quelques réflexions que m’inspirent ton article. Il me faudra le formaliser de façon plus scientifique en l’étayant par des lectures plus approfondies. Une future collaboration ?

Bien amicalement

Jean-Paul

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