De l’utopie de la négation du corps au geste tactile, un pas vers l’école du futur ?

12 Avr

Article en rapport – La routine pédagogique

Une réflexion consécutive à une question que l’on m’a posée : comment imaginez vous l’école de demain ?

Je ne suis pas encore sûr que mon propos soit d’une grande rigueur, prenez ce billet comme un bloc note extime élaboré en assemblant des idées éparses. L’exercice de prospective est à risque mais il est parfois utile de se projeter dans le futur, même incertain, pour mieux comprendre le présent.

Depuis quelques temps nous cherchons à imaginer ce que sera l’école dans 20, 30 ou 50 ans. Alors même que nous sommes entrés dans la société de la connaissance, que l’immatériel est un enjeux fort, qu’il est reconnu par l’Unesco. Nous entrons dans une période de turbulence qui semble mettre à nu les inquiétudes et les angoisses générées par un futur que nous ne parvenons pas à esquisser.

J’avais déjà sourcé ce champ des possibles en 2011 avec les produits de la société five-five (actuelle Holî) et rédigé un billet sur les enjeux cognitifs dans les mondes immersifs.

Les projets et les équipes qui se penchent sur la question sont nombreux, on peut citer pêle-même et sans préoccupation de priorité :

La 27ème Région a de son côté largement commencé à border les champs en se posant des questions de type « Comment innoverons nous demain ?« , » mon lycée de demain« . Mark Prensky dit à RSLN « L’école de demain doit ressembler au monde d’après demain« , l’ENSCI est investi dans le projet « Sustainable everyday project ». La Région Île de France proclame que « Le lycée de demain s’invente aujourd’hui« … Les Danois ont mis en musique l’idée du lien entre l’architecture et la pédagogie en construisant le lycée d’Orestad.

Ainsi lorsque le numérique est entré dans nos pratiques d’enseignement et d’apprentissage nous avons tous tenté d’imaginer un ailleurs pédagogique, nous avons rêvé (nous rêvons encore) à une forme de grand soir de la formation, fort de l’idée que les technologies peuvent d’une certaine façon contribuer à dynamiser nos méthodes, nos travaux, transformer notre culture. Nous imaginons et nous œuvrons en simultané pour plus de collaboration, de coopération, pour un accès au plus grand nombre au savoir en instillant la dimension du plaisir d’apprendre.

Nous sommes évidemment tiraillés entre la nécessité de mobiliser les classiques où la pédagogie et la didactique siègent en bonne place et la réflexion sur la place des technologies que nous qualifions encore de nouvelles. Les tensions sont fortes sur ces liens nouveaux.

Le virtuel  faisant table rase du réel était l’utopie sur laquelle nous avons bâti nos réflexions, organisé nos scénarios pédagogiques, dans l’enthousiasme de la naissance de la révolution numérique et au fil de ses développements. Pourtant …

… Dès 2005, Alain Milon dans son ouvrage intitulé « La réalité virtuelle : Avec ou sans le corps ?« , (éditions autrement) pose la question du vivre sans le corps et nous met en garde contre le mirage technologique du virtuel qui exclurait le corps. Il dit :

« En s’affranchissant des règles élémentaires de la physique, le cyberespace plonge le sujet dans un espace à n dimension dont on ne sait plus exactement à quel modèle il se réfère. Jonglant avec ces n dimensions, le sujet perd son cadre spatio-temporel, référence essentielle et structurante de son vécu empirique. Les implications sur le corps ne sont pas sans conséquences. Où est mon territoire, qu’est ce qui le limite, quel est mon cadre espace-temps ?« 

Il me semble que l’enseignement et l’apprentissage doivent aussi questionner le corps. Comment le corps est-il engagé dans les dispositifs d’apprentissage et d’enseignement ? Y a t-il un lien ? Milad Doueihi nous donne des pistes :

« Après une longue absence, le corps fait donc irruption dans notre environnement numérique. » /…/ « On ne peut penser et écrire qu’assis (Gustave Flaubert). – Je te tiens nihiliste ! Être cul de plomb, voilà, par excellence, le péché, contre l’esprit ! Seules les pensées que l’on a en marchant vâlent quelque chose. » Iĺ semble que notre réalité numérique soit plutôt Nietzschéenne, mais au lieu de se promener dans la nature, on se balade dans les espaces urbains, investis par le numérique. C’est précisément ce mouvement continu vers la mobilité qui caractérise l’urbanisme virtuel au cœur de l’humanisme numérique » – Milad Doueihi, pour un humanisme numérique, Seuil (2013), page 21

Nous avons largement vécu avec l’idée que nous allions investir des espaces désincarnés qui nous éviteraient les déplacements, les longs trajets. Nous deviendrions des esprits qui effaceraient le corps !

Engager cette réflexion c’est se donner les moyens de pratiquer la politique du détour et de regarder ce qui se passe ailleurs, y compris dans des domaines éloignés de nos interrogations éducatives. Dans ces contrées lointaines et / ou périphériques de l’éducatif on peut tenter de détecter des signaux faibles indiquant les possibles évolutions.

Les designers sont très souvent en pointe dans la capacité à imaginer le futur, à montrer la direction même si factuellement la démarche peut surprendre voire choquer. Ce qui m’intéresse dans ces démarches est la capacité à faire basculer des postures, à imaginer les changements de la société.

Nathalie Rykiel a proposé des vêtements qui engageaient le corps à vibrer. Le vêtement allait au-delà de la fonction d’habillement et engageait le corps dans sa capacité à ressentir.

Le projet Arduino a permis d’allier l’électronique et le vêtement. Les textiles connectés permettant de diffuser de l’information, les textiles intégrant l’appropriation des sens, une somme de solutions qui réintègrent le corps dans les dispositifs d’interaction. Les propositions sont, là aussi, multiples, foisonnantes mais vont, pour la plupart dans la même direction, celle du corps acteur et plus seulement récepteur.

Des dispositifs divers et variés ont été imaginés dans des champs multiples pour réinvestir le corps, là ou il est sensé s’effacer. Le corps réinvestit, même à distance. La société Durex a imaginé la possibilité de se toucher, de se caresser à distance. Une équipe japonaise a présenté au Laval Virtual 2011 le projet sensloid  (2) permettant de se faire une accolade à distance. Les travaux de la designer Ying Gao explorent les liens entre les vêtements et leurs formes. Le projet textile XY est dans la même mouvance « Nous proposons donc un support d’expression qui, par ses dimensions, sa texture, sa souplesse et sa transparence, favorise l’implication du corps au cours d’une représentation scénique. Face à cet outil, le performeur, qui se tient dans une posture comparable à celle d’un peintre, est actif devant son publique, ses gestes prennent une dimension sensible et expressive.« . Il serait possible de continuer cette liste en citant le projet don’t touch, le projet thermochromic paint ou bien encore le projet virtual dressing room.

Le corps est présent même dans les réseaux numériques Et s’il fallait réintégrer le corps dans notre réflexion sur la pédagogie ? Le corps est-il une dimension des apprentissages ? La question mérite au moins une réflexion sinon une réponse.

Tout d’abord l’utilisation actuelle des outils numériques nous a éloigné du rapport historique ordinateur / bureau / table / chaise. Nous avons la possibilité de lire, travailler, jouer … en optant pour la position assise rigide, assise avachi, allongé, assis en tailleur …. Comment fait-on dans les classes pour prendre en compte le champ des possibles des attitudes ? Restons nous sur le principe rigide de l’assise sur une chaise, ou explorons nous d’autres possibilités ? La rigueur intellectuelle passe t-elle par la rigidité de la posture assise ? L’expérience du lycée d’Orestad nous donne à imaginer quelques pistes où le corps est moins en tension et peut être plus à l’écoute du savoir.

L’introduction du numérique dans des dispositifs de formation engage à penser de façon différente l’agencement des lieux de formation (réels et virtuels) dans les établissements, là ou le corps s’exprime (ou est réprimé).

Le premier élément symbolique a été la possibilité d’établir un contact avec son écran, le balayage du doigt sur la surface tactile, le contact direct entre l’interface et le savoir. On engage modestement le corps mais il est engagé. La technique inventée inscrit dans le quotidien des individus un geste de contact, un lien physique pour accéder à l’information.

On peut donc imaginer une école du futur qui sollicite plus le corps pour apprendre. Parce que la technologie le permet et parce que la main comme prolongement de l’esprit est une dimension à ne pas négliger. J’ai le sentiment que la réintroduction de la routine du geste, peut être une forme d’apprentissage féconde (Je m’inspire ici des écrits de Richard Sennett dans « ce que sait la main » Albin Michel, 2010)

Il me semble, mais il est vrai que l’exercice de la prédiction est à risque, que le web peut permettre de donner du relief à la formation, de la spatialiser. Les expériences qu’il m’est donné d’observer, notamment dans les mondes virtuels, engagent le corps. Le corps métaphorisé par l’avatar pour le moment et peut être un corps impliqué dans les dispositifs dans un futur plus ou moins proche. Les dispositifs kinestésiques peuvent être engagés dans les simulations, je pense notamment à la possibilité de hacker la kinect pour interagir à distance et / ou dans des mondes augmentés. La kinect permet de donner une réalité spatiale à l’apprentissage, le geste en prolongement de l’esprit. Je pense aussi aux capacités offertes par l’occulus rift (même si dans ce cas la corps peut réagir violemment par la présence de nausées).

J’imagine ainsi les possibilités future du web et de l’électronique mariées, permettant de  spatialiser les concepts, de s’immerger dans ceux-ci, de ne plus dissocier le savoir et la compétence, de ne plus dissocier le geste de la parole.

SAMSUNGOn voit actuellement apparaître des solutions qui investissent l’espace (les sols, les murs …) peut être s’achemine t-on vers une interaction entre le corps et le savoir ? Pourra t-on ressentir une notion, sentir, toucher un concept ? On peut se mettre à rêver de percevoir physiquement le concept de liberté, celui de démocratie. Visualiser sa bibliothèque en 3D, une école ou la dimension kinesthésique serait une donnée prégnante ? Le geste et la parole version numérique. Quand certains voudraient supprimer l’écriture cursive le numérique fait revenir en force le geste.

Pourquoi imaginer, me direz vous, lister une débauche de solutions complexes que l’on pourrait reproduire simplement dans une classe ? Là est le cœur de mon argumentation, il me semble que l’école du futur sera celle de l’hybridation du réel et du virtuel, non seulement parce que la technologie nous le permettra mais parce que nous aurons, peut être, enfin compris que l’intelligence et le savoir sont distribués dans l’espace, qu’il est possible d’aller chercher le savoir et la connaissance là où ils se trouvent. L’éducation pourra t-elle rester nationale ? On peut en douter, où alors c’est faire le choix de se priver du principe de l’Universalité. L’humanisme numérique progressera peut être ainsi ?

Ce billet en forme de prospective m’aura  permis d’imaginer un instant l’école ou en tout cas ce qu’elle pourrait être (ou ne sera jamais). Mon propos est peut être encore maladroit, parfois abscons, mais peut être permettra t-il d’engager le débat. A vos claviers …

——

À lire – Bodyware

Ma veille sur mode, textile et 3D

Le projet Holo

8 Réponses to “De l’utopie de la négation du corps au geste tactile, un pas vers l’école du futur ?”

  1. Pierre Roubin 18 juillet, 2014 à 12:46 #

    Merci Jean-Paul pour ces réflexions en forme d’ébauches. Finalement la pensée n’est-elle jamais aussi parfaite que lorsqu’elle n’en finit pas de s’élaborer? Réagir aux nombreuses pistes comme autant de mains tendues, suave proposition, et je réservais depuis quelques jours les dernières heures de ce vendredi à la relecture exquise de ce billet. Merci donc.

    Le corps bien entendu, inlassable et vieux guerrier, le corps dont chacune des époques a toujours tenté de s’affranchir et qui revient toujours au creux des débats. Le corps incortournable. Le corps finalement infranchissable. Je lis dans votre billet le réinvestissement par le geste, après que la vue, l’image, le son ont déjà réinvesti les champs de la transmission. Une infra-substantiation du savoir qui vient se confondre dans le faire. La main bien sûr et le geste pour balayer les pages du savoir. Browser d’un doigt au lieu de tourner des pages. Toucher demain des pages de papier numérique. Caresser des textiles soyeusement connectés et toucher des peaux distantes.

    Finalement Jean-Paul je lis dans ce billet comme une ligne connexe à ce nouveau billet daté d’avant hier https://moiraudjp.wordpress.com/2014/07/16/des-pierres-et-du-ciment-au-service-de-linteraction-pedagogique/ passage du corps à l’espace, de l’autre coté de la peau les matériaux. Le savoir habitant les espaces, la communication comme les ondes en percussions et répercussions. La répétition, le fracas. Le corps à l’ouvrage du savoir, le bagage de générations et générations de maîtres à transporter vers les générations futures.

    Prospective: dans 10 ou 20 ans, et très certainement bien avant nous éduquerons nos enfants à filtrer l’information. Un enjeu majeur de demain consistera sans doute à qualifier le savoir, à discriminer le bon geste de l’imposture, la scorie du magma. Et le corps sans doute sera la pierre angulaire de ces nouveaux enjeux de reconquête de l’artisanat de l’apprentissage. Quel est le maître dont la parole me touche? Sa voix digitale m’effleure-t-elle la peau? Ma prédiction : plus jamais de transmission sans humaine et tactile accolade.

    Excellent weekend Jean-Paul, et au plaisir de vous relire bientôt.
    Pierre.

  2. Pierre Roubin 4 août, 2014 à 5:57 #

    Cher Jean-Paul, hier sur une piste d’athlétisme dans une enceinte sportive je m’étonnais à la venue de quelques tennismen. D’abord je n’étais pas le seul parisien échoué sur les rives du mois d’août?! Ensuite je m’étonnais de finir une course de 8km avec cet étourdissement presque jouissif que vient chercher tout sportif régulier.

    En plein étourdissement j’entends l’un deux prononcer la phrase suivante : « nous allons prendre le cours du milieu le terrain est meilleur ». Sautant à pieds joints dans le cours de mes pensées j’imaginai qu’ils allaient suivre quelque cours. Hier étant un dimanche, qui plus est du mois d’août c’était exclu. On parlait donc ici bien sûr du cours de tennis, du lieu de la surface. Du terrain. Ils envahissaient un cours, moi-même finissant ma course finalement nous n’étions qu’à un « e » près.

    Ce noeud justement m’apparaissait alors en plein cours où le corps à corps allait avoir lieu. Et c’est là où toutes ces pensées me firent une fois en cours (euh encore) converger vers votre billet:

    Si finalement le cours et ses mailles pédagogiques n’étaient que mailles au corps, maillot de corps. Le cours de philosophie, le cours de politique, des bouts de peau autant que des humanités. Le cours, le gymnase, l’entrainement, le corps à corps comme dépositaire ultime des apprentissages.

    En situation de plus extrême danger la biche s’élance à corps perdu. C’est un savoir-faire ancré au plus profond de ses muscles qui la propulse vers sa survie. Dans la classe à cours, quand résonne le cor, c’est tout le savoir faire qui se transforme en bond.

    Pierre.

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