L’école numérique

21 Août

Article co-rédigé avec Eric Guiraut enseignant et formateur ESPE de Lyon : groupe numérique, publié initialement sur le site de l’académie de Lyon pour les enseignants d’économie et gestion.

L’année qui s’ouvre sera celle de l’école numérique, Vincent Peillon dit dans son plan : «Notre monde connaît aujourd’hui avec le numérique une rupture technologique aussi importante que le fut, au 15e siècle, l’invention de l’imprimerie. La transformation radicale des modes de production et de diffusion des connaissances et des rapports sociaux emporte, partout et pour tous, de nouvelles façons de vivre, de raisonner, de communiquer, de travailler, et , pour l’École de la République, de nouveaux défis. Car transmettre des savoirs à des enfants qui évoluent depuis leur naissance dans une société irriguée par le numérique et donner à chacun les clés pour réussir dans sa vie personnelle, sociale et professionnelle future nécessitent de repenser en profondeur notre manière d’apprendre et d’enseigner ainsi que le contenu des enseignements »

Cette rupture technologique engage la communauté enseignante à appréhender les conséquences de ce nouveau paradigme de l’apprentissage et de la formation. Le travail dans les sections tertiaires intègre largement les technologies numériques, elles essaiment des classes de secondes aux Sections de Techniciens Supérieurs. Il serait contreproductif de considérer cette transformation comme le simple passage d’un mode analogique à un mode numérisé. Il s’agit plutôt d’un changement radical des modes d’interaction entre acteurs de dispositifs d’apprentissage à l’intérieur de temps et d’espaces reconfigurés (1).

Historiquement un cours est organisé sur le principe de l’unité de temps et de lieu soit, un enseignant, une salle de classe pendant un horaire défini sur une année. Les technologies numériques font voler en éclat cet équilibre construit depuis des années.

1) Le temps.

Il est possible désormais d’apprendre et d’enseigner à l’aide des technologies numériques, avant, pendant et après les cours. Ce nouveau paradigme s’est imposé par l’usage (2) et sa diffusion pourrait être résumée par l’expression anglo saxonne provocatrice « Learn and teach anytime ».

Le temps de travail de l’enseignant ainsi que celui de l’élève et de l’étudiant est à la fois un temps commun et un temps individuel, personnel. En quoi le numérique modifie-t-il ces deux dimensions du temps de travail ?

Il faut déjà repérer comment les fonctionnalités des outils numériques peuvent être introduites dans l’enseignement. S’il s’agit de les intégrer au sein de la classe, elles n’auront que peu de conséquences sur le temps de travail, si ce n’est lors de la prise en main des outils et pour la préparation des séquences pédagogiques. S’ils sont introduits comme outils permettant aux apprenants et aux enseignants de partager leur travail hors du temps institutionnel, ils auront alors une influence sur l’organisation et la conception des processus d’enseignement et d’apprentissage.

Si le temps de travail commun est institutionnalisé et borné dans sa durée, sa dimension personnelle, ne l’est pas. L’introduction du numérique va le transformer.

Les usages des technologies du numérique vont modifier qualitativement et quantitativement le travail personnel (individuel et de groupe) de chacun. Les outils numériques vont modifier la manière d’organiser la relation entre les élèves/étudiants et les enseignants puisqu’un nouvel espace de travail va apparaître. La création de ce dernier va créer un nouveau temps de travail.

Le travail numérique peut être synchrone ou asynchrone.

Le travail synchrone obligera les élèves/étudiants et enseignants à organiser leur temps de travail pour être disponibles en même temps. Le collège Georges Rouault de Paris 19ème (3) expérimente depuis 2009 un dispositif innovant d’Aide aux Devoirs et Leçons en Ligne accessible depuis le domicile ou tout point Internet : élèves et enseignants doivent être « disponibles » au même moment pour que les élèves puissent poser leurs questions aux enseignants et que ceux-ci puissent y répondre.

Le travail asynchrone est moins contraignant en terme d’organisation car il ne nécessite pas d’être présent à heure imposée, mais il suppose tout de même de gérer différemment son temps de travail personnel : préparation et mise en ligne de supports de travail, correction de travaux pour les enseignants ; travaux sur supports numériques pour les élèves / étudiants.

La nécessité d’organiser son travail de façon autre, contraindra les enseignants à se poser un ensemble de questions sur les structures temporelles du métier. Il faudra, en outre, y apporter des éléments de réponse, la réussite des stratégies numériques est à ce prix. Nous pouvons déjà isoler les principales questions :

  • Y- a-t-il une définition du temps numérique ?
  • Quelle est la place du temps de travail numérique ?
  • Le temps de travail numérique remplace-t-il le temps de travail « normal » ou est-il une charge supplémentaire de travail ?

Un nouveau mode d’organisation naît avec les technologies numériques. Il ne remplace pas les modalités organisationnelles représentées par les enjeux didactiques du travail existant mais crée les contours d’un nouveau temps de travail.

Il peut alors se substituer à des tâches existantes (certaines activités pédagogiques « classiques » étant remplacées par des activités pédagogiques numériques) mais aussi alourdir la charge de travail des enseignants.

Quelle prise en compte de ce « nouveau temps de travail » par l’institution ?

Institutionnellement, seul le temps de travail en classe est borné dans le cadre des obligations de service de chaque enseignant (15 ou 18 heures). Le travail personnel (préparation, scénarisation, tutorat, correction) est difficilement évaluable et quantifiable même si des études sont régulièrement publiées (rapport IGAEN, juillet 2012) (4).

 Les technologies numériques dans l’enseignement ne pourront être réellement intégrées dans les usages et pratiques que si le nouveau temps de travail induit est pris en compte dans le service des enseignants. A défaut le risque est grand de ne rester qu’au stade d’engagements disparates d’un enseignant à un autre, d’un établissement à un autre.

2) L’espace.

Les technologies numériques déconstruisent les repères du temps mais aussi ceux de l’espace de formation. Il est nécessaire d’interroger à nouveau la notion d’espace de formation car elle est désormais augmentée en raison de l’existence d’une multitude d’espaces qui se télescopent. Les enseignants et les élèves évoluent et interagissent à la fois dans le registre du réel et dans des espaces numériques virtualisés. La perméabilité spatiale oblige(ra) les équipes enseignantes, les corps d’inspections, les chefs d’établissements, les collectivités locales à imaginer et à investir ces espaces d’apprentissages reconfigurés. Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, dans un schéma de formation où se côtoient deux espaces distincts (le réel et le virtuel) mais bien dans deux espaces d’interactions complémentaires.

La conception et la scénarisation des cours à l’intérieur de ces espaces, est une invitation pour le corps enseignant à imaginer les contours de l’exercice du métier en intégrant des variables de type spatiales Vs architecturales, juridiques et sociologiques, pour ne citer qu’elles.

  • Les espaces physiques.

L’espace physique en tant que lieu d’apprentissage et d’enseignement doit être revu dans son approche, sous les effets induits de la numérisation. Il n’y a plus un seul lieu de formation mais une multitude cohérente. Nous sommes ici dans le registre du « Learn and teach everywhere ». La combinaison d’interaction entre les réseaux et la multiplication des terminaux (ordinateurs, tablettes, smartphones, TNI, télé – connectées) permet de diffuser les informations dans tous les lieux qu’ils soient, l’école, le domicile, le lieu de transport. Chaque endroit investi par le corps enseignant devient potentiellement un lieu spécialisé, il faut le considérer et le concevoir comme tel.

  • L’espace physique institutionnel (l’école).

L’établissement scolaire est la référence historique pour l’acquisition des savoirs et des compétences. Le numérique interroge à nouveau le sens à donner aux salles de classe. Les constructions pédagogiques instrumentées s’appuient sur des modes de travail de type coopératif et collaboratif. L’organisation frontale est déstabilisée dans ce nouveau schéma. Il convient, ainsi,  d’imaginer une nouvelle structure de classe qui intègre les réseaux et leurs conséquences en terme d’interactions humaines. Des travaux commencent à émerger, ils imaginent le cadre spatial des classes dans un environnement numérisé. On peut, à titre d’illustration, regarder les travaux du projet scale Up (5) et ceux de l’équipe lyonnaise du learning lab de l’EM (école de management) de Lyon (6). Les danois ont même conceptualisé et mis en pratique ces théories avec la construction du lycée d’Orestad conçu autour des enjeux numériques (7)

  • L’espace privé (le domicile).

Le numérique fait émerger de nouveaux usages, notamment pour la formation continue des enseignants. Le e.learning s’inscrit désormais dans le champ des possibles, en rendant pertinent les apprentissages à partir d’un lieu autre que la salle de formation. L’instrumentation d’une plateforme de formation de type Pairformance (8) permet de générer des interactions synchrones et asynchrones distantes pour un groupe d’acteurs éclatés géographiquement. Le domicile des enseignants peut ainsi devenir un lieu de formation, ce qui ne manque pas de poser un ensemble de questions :

  • Est-il possible de considérer le lieu privé comme un lieu professionnel ?
  • Le lieu de formation est-il l’espace physique ou l’espace numérique, ou les deux à la fois ?
  • Sait-on qualifier juridiquement le lieu privé VS le lieu professionnel ?
  • L’espace public de travail intersticiel (les lieux publics).

L’espace de travail est en extension, la diffusion des terminaux mobiles, permet d’accéder aux ressources en tout lieu. Il est ainsi loisible de travailler dans un train, une salle banalisée… A partir de ce constat, on s’aperçoit que ce n’est plus le lieu qui détermine l’acte d’apprentissage et / ou de formation mais bien l’intentionnalité de l’individu.

Espaces public et espace privé, une fusion complexe.

Il est d’usage de différencier ces deux espaces comme expression de deux socialisations différentes. Dans la pratique les usages nous montrent qu’il y a, là aussi, une porosité. Cette dernière ne manque pas de perturber les constructions pédagogiques. Comment peut-on concilier la présence simultanée des espaces de travail orientés pédagogie et les espaces privés intrusifs venus des smartphones. Nous sommes désarmés face à cette cohabitation. Nous ne pouvons dans cet article qu’ébaucher des éléments de réflexion notamment en renvoyant à la lecture du livre de Stéfana Broadbent intitulé « l’intimité au travail » (9)

  • Les espaces numériques.

Il ne peut plus se résumer à un agrégat de codes informatiques. En essaimant dans toute la sphère sociale des individus, il est devenu signifiant parce que des interactions s’y exercent. Il devient nécessaire d’appréhender et de comprendre comment se construisent ces interactions numériques virtualisées.

L’espace numérique n’est pas neutre, il est socialement signifiant et ce pour plusieurs raisons :

Un espace est juridiquement cadré par des textes parce que s’y exercent une activité sociale d’enseignement et d’apprentissage. Les espaces numériques mis à disposition des enseignants sont très nombreux, ils sont tantôt institutionnels et dédiés à l’apprentissage, tantôt issus du web 2.0 et adaptés pédagogiquement  par les usages des enseignants. Dans cette dernière hypothèse il est indispensable de s’interroger sur le sens juridique de ces espaces.

S’il est vrai que le numérique abolit les frontières, cela ne signifie pas que les espaces sont neutres et a-juridiques. À bien des égards on peut affirmer qu’ils sont signifiants, d’un point de vue juridique notamment (10). Lorsque les enseignants instrumentent des solutions du web 2.0 comme Twitter, Facebook, Diigo ou Pearltrees, il est indispensable de lire les CGU (conditions générales d’utilisation) de ces services. Majoritairement ces solutions sont soumises au droit américain (Californie), cadre juridique qui diffère du droit positif français auxquels sont soumis les représentants du ministère de l’éducation nationale. Notre propos ne signifie pas qu’il faut renoncer à investir ces espaces mais qu’il est indispensable de comprendre les enjeux sous-jacents.

Un espace numérique est avant tout un lieu d’interactions sociales qui ne se différencient pas (ou peu) de celles qui s’exercent dans la vie réelle. Au sein de ces espaces il est nécessaire de rappeler que les normes sociales s’appliquent, comme la politesse, les liens hiérarchiques et de façon plus générale, les lois et règlements. Il faut que les concepteurs pédagogiques intègrent l’idée que les modes de travail dits non hiérarchiques (en réseau), ne signifient pas suppression des relations hiérarchiques et légales ou de toute autre règle sociale. Dit de façon plus simple, il y a une vie qui se développe dans les strates numériques, on s’y rencontre, on y apprend, on y enseigne, on y développe une sociabilité. Le problème actuel est que l’innovation interpelle, la tentation première est celle du rejet.

Lorsqu’un tournant technologique émerge il est fréquent qu’il entraîne une perturbation des modes de production, de relations sociales et des modes d’acquisition des savoirs. Les changements induits peuvent susciter des questionnements voire des phénomènes de rejets parce qu’ils bousculent des habitudes établies et des modèles qui ont pu faire leurs preuves. Cette défiance à l’égard de la nouveauté n’est pas récente, la littérature nous en donne des preuves. N’oublions pas que le pharaon eut une réaction de rejet lorsque Thot, le dieu des scribes, lui présenta l’invention de l’écriture en remplacement de la culture orale. Il lui dit :  » Il ne produira que l’oubli dans l’esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu’ils auront confié à l’écriture /…/ tu n’offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité.  » Phèdre, Platon

La réalité contemporaine de notre métier est au changement, il est nécessaire de réfléchir et d’analyser les conséquences de ces évolutions. Nos élèves sont potentiellement de futurs étudiants, les universités et grandes écoles qui vont les accueillir sont-elles aussi plongées dans des réflexions et des analyses face à l’émergence de nouveaux usages. L’apparition des MOOC (Massive Open Online Courses) (11), d’une certaine façon remettent en cause l’existence des amphithéâtres à l’université (certains auteurs soutiennent cette thèse). Les bibliothèques universitaires face à une forme de désertification et des modifications des habitudes de travail pensent au passage de la traditionnelle «BU» vers le learning centre (12)

Notre temps et nos espaces professionnels sont dans une phase de mutation, ce changement peut se faire sans nous, il est préférable qu’il se réalise avec nous et avec notre capacité à adopter une posture réflexive. Les enseignants d’économie gestion développent une expertise certaine. Saisissons nous de ce vivier de compétences pour imaginer nos espaces et notre temps de travail numérisés en faisant des propositions étayées.

————————————-

 (1) Rapport Bardi-Bérard l’école et les réseaux numériques – Inspection Générale de l’Éducation Nationale, (2002) http://media.education.gouv.fr/file/04/5/6045.pdf

  • La logique de l’usage, essai sur les machines à communiquer, Jacques Perriault, Paris, Éd. L’Harmattan, (2008)

(3) Expérience du collège Rouault http://www.ac-paris.fr/serail/jcms/s2_120616/adell-aide-aux-devoirs-et-lecons-en-ligne?cid=s2_120612 – En complément : émission le téléphone sonne de France Inter du 13 décembre 2012  http://www.franceinter.fr/emission-le-telephone-sonne-le-numerique-a-l-ecole

(4) Les composantes de l’activité professionnelle des enseignants outre l’enseignement dans les classes – http://www.education.gouv.fr/cid61577/les-composantes-de-l-activite-professionnelle-des-enseignants-outre-l-enseignement-dans-les-classes.html)

(9) L’intimité au travail Stéfana Broadbent, fyp éditions, (2011) http://communicationorganisation.revues.org/3176

(10) Le e.learning apprendre et enseigner dans des espaces signifiants, Jean-paul Moiraud (2012) – https://moiraudjp.wordpress.com/2012/12/15/le-e-learning-apprendre-et-enseigner-dans-des-espaces-signifiants/

(11) MOOC le blog de Jean-Marie Giliot Le MOOC français Itypa (2012) http://tipes.wordpress.com/category/environnements-dapprentissage/mooc/page/2/

MOOC, mode d’emploi, revue Thot http://cursus.edu/article/18180/mooc-mode-emploiLe

(12) Learning centre et enseignement supérieur – Rapport – n° 2009-022, décembre (2009) – Inspection générale des bibliothèques (2009) http://ecra.se/pT

2 Réponses to “L’école numérique”

  1. Briand 29 août, 2014 à 9:31 #

    Merci pour cet article synthétique, je l’ai repris sur le blog Innovations-pédagogiques qui essaie de mettre en réseau des contributeurs de l’enseignement supérieur francophone :
    http://www.innovation-pedagogique.fr/article76.html

    • Jean-Paul Moiraud 30 août, 2014 à 8:51 #

      Cher Michel,

      Je vous remercie pour ce partage. Au plaisir d’une rencontre IRL.

      Bien cordialement

      jpm

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :