Espace de formation et compétences

8 Fév

Je viens de lire le billet de Jacques Rodet sur  le manque de temps des apprenants à distance et j’aimerais le compléter par la vision de l’espace.

S’il fallait isoler un autre invariant en formation à distance, j’ajouterai celui de la difficulté à imaginer, à construire l’ (es) espace(s) de formation.

L’enjeu, pour les concepteurs des dispositifs de formation est d’inscrire leurs réflexions dans un cadre large, qui va des enjeux de la conception (le in vitro) au déploiement, au suivi de la formation et son inscription dans l’espace (le in vivo). Nous sommes encore largement dans des processus de conception séquencée qui distinguent l’espace de formation réel, de l’espace de formation virtuel. Il faut pourtant systématiquement associer le scénario spatial aux divers autres scénarios (administratifs, techniques, pédagogiques, tutoraux, …). Il faut, ab initio, penser la façon dont sera situé l’apprenant dans les divers espaces, les postures qu’il peut adopter. Il faut IMPERATIVEMENT déterminer l’agencement des espaces de formation.

La question n’est pas anecdotique car l’injection des projets dans le « in vivo » est potentiellement génératrice de réactions. Prévoir c’est probablement anticiper des conflits.

Ces formations « in vivo » se développent dans une période où, comme le montre l’extrait d’un de mes cours, les métiers et les compétences associées se transforment. Les écrans sont devenus omniprésents, ils sont les interfaces de transition entre l’espace réel et l’espace virtuel. À ce propos, dans une de ses conférences, Michel Serres dit :

« Autrefois, lorsque j’étais jeune, c’était le paléolithique supérieur, lorsque j’entrais quelque part, dans une échoppe quelconque, je pouvais reconnaître le métier de quiconque par l’observation extérieure et la position de son corps. Si je voyais un homme avec un tablier de cuir brandir une masse sur une enclume, je me disais « voici un forgeron ». Si je voyais quelqu’un armé d’une varlope, je me disais « voici un menuisier ».

Si, par exemple, je voyais une femme avec une blouse blanche tachée de rouge et de vert au milieu des cornues, je me disais « voici une chimiste, ou une pharmacienne ». Derrière un guichet, je disais une banquière ou une postière. Aujourd’hui, où que je rentre, je vois une personne penchée devant son écran, en train de tapoter sa console, je ne peux plus distinguer les métiers, voici de nouveau l’universalité reconnue. »

Il faut bien accepter, dans ses réflexions, de reconnaître que la place des écrans est devenue centrale. Ils ne se posent pas sur un bureau, pas plus qu’ils ne se fixent au mur ou qu’ils se situent entre deux mains. L’écran doit se penser, il s’intègre dans le dispositif global de formation. C’est à cette condition que son placement, sa fixation, sa posture manuelle à du sens. En l’intégrant dans le dispositif, il nous engage à penser les espaces où sont situés les apprenants.

À défaut de scénarisation spatiale, il y aura inévitablement des réactions car l’immixtion des écrans, non pensée, imposée parfois, bouleverse l’espace social de formation, le met en tension. Prenons quelques axes de réflexion :

. Le travail à domicile est devenu accessible au plus grand nombre car l’accès au savoir (banques de données, modules de formation, sites web, e.book) s’effectue à partir des écrans, donc potentiellement, nous sommes dans l’ère de la pervasivité. Pour autant, nous ne pouvons nous arrêter à un constat simplement numérique car la diffusion bouleverse une organisation à laquelle nous nous étions habitués. Elle provenait de l’organisation industrielle – Le fractionnement et l’étanchéité des lieux.

Travailler de son domicile peut être vécu comme la conquête d’une forme de liberté ou considérée comme une forme d’asservissement parce qu’elle peut être perçue comme une façon d’accroître le temps de travail sans contreparties. Nous sommes donc ici inscrit dans un dialogue croisé entre l’émergence champ des possibles et la capacité d’acceptation ou de rejet du corps social.

La concertation semble s’imposer dans ce cadre. Il est nécessaire de bâtir, de prévoir des scénarios sociaux où la tension et le conflit peuvent être des dimensions sensibles. Il faut rappeler que nous avons la capacité d’imaginer (de construire) un futur mais souvent équipé avec des outils de pilotage sociaux d’hier.

Nous en sommes, à ce jour à trouver des solutions locales, négociées au cas par cas. Nous sommes, pour reprendre une thématique qui m’est chère, dans le bricolage social. Faudra t-il imaginer de nouveaux statuts qui prennent en compte la multitude spatiale et ses conséquences ? Je ne suis pas loin de le penser, mais à ce stade de ma réflexion je n’ai pas de propositions, j’ai encore trop de questions sans réponses.

. Concevoir les nouvelles salles de formation participe aussi à cette réflexion sur l’espace. Il va falloir penser une nouvelle logique spatiale des lieux de formation. Nous ne pouvons continuer à imaginer un champ des possibles fait de collaboration, de coopération dans des salles figées. Il faudra que cette réflexion soit le fruit d’une réelle concertation entre les différents partenaires. Les concepteurs des formations peuvent, de ce point de vue, faire bouger les lignes de fracture en faisant des propositions spatiales argumentées.

La conception des dispositifs de formation doit évidemment passer par une capacité à intégrer des contraintes très techniques allant de la maîtrise des LMS, en passant par la scénarisation des capsules vidéos … Mais il ne faut pas oublier qu’une formation c’est aussi une dimension humaine qui passe par l’intégration de considérations conceptuelles, l’espace en étant une dimension.

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3 Réponses to “Espace de formation et compétences”

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