Le geste emprisonné

29 Mar

« Au cours de l’évolution humaine, la main enrichit ses modes d’action dans le processus opératoire. L’action manipulatrice des primates, dans laquelle geste et outil se confondent, est suivie avec les premiers  Anthropiens  par celle de la main en motricité directe où l’outil manuel est devenu séparable du geste moteur. À l’étape suivante, franchie peut-être avant le néolithique, les machines manuelles annexent le geste et la main en motricité indirecte n’apporte que son impulsion motrice. Au cours des temps historiques la force motrice elle-même quitte le bras humain, la main déclenche le processus moteur dans les machines animales ou les machines automotrices comme les moulins. Enfin au dernier stade, la main déclenche un processus programmé dans les machines automatiques qui non seulement extériorisent l’outil, le geste et la motricité mais empiètent sur la mémoire et la comportement machinal » André Leroi-Gourhan, le geste et la parole II la mémoire et les rythmes, Albin Michel Sciences, 1965

Au sein de ce blog je tente d’interroger le # geste (1) dans les pratiques numériques des enseignants. J’ai très souvent souligné la nécessaire connexion entre la main et la pensée, la place du corps dans l’espace de formation.  Ces réflexions puisent leurs sources dans mes lectures, mes usages et mes observations. Je suis persuadé que le geste est vertueux mais il est sous-estimé voire dévalorisé chez les travailleurs du savoir.

Pourtant la pensée du geste, sa conceptualisation  est omniprésente pour de nombreux acteurs du monde de l’éducation. Je pense notamment au monde de l’industrie qui a compris, avant tout le monde que le geste était un allié précieux. Le geste peut rendre captif et dépendant.

Les grandes firmes qui opèrent dans le monde de l’éducation l’ont bien compris.. Lorsque je tente de coucher mes réflexions, que je conçois un cours, que je peaufine une intervention, j’utilise mon ordinateur et les logiciels associés. La frappe sur le clavier est devenu un réflexe. Le lien main / clavier est le premier signe tangible de l’expression de ma pensée. Puis j’active mon traitement de texte, mobilisant inconsciemment la somme des apprentissages et des usages acquis depuis 30 ans. Ce lent travail d’acculturation remonte à la fin des années 80, début des années 90, lorsque mon parcours a commencé.

J’ai appris lors de stages institutionnels (rarement). avec mes pairs (très souvent), en autoformation (systématiquement) mais toujours avec les logiciels fournis par l’éducation nationale et toujours avec la même marque. Mes réflexes se sont ainsi forgés, solidifiés dans le temps. Mes routines se sont inscrites lentement mais surement, au point de devenir inconscientes. À ce stade de ma carrière l’outil est toujours inscrit  en toile de fond, il ne me gène plus parce que mes gestes sont fixés, automatisés. J’y vois deux points d’ancrage :

  • Je perçois le rapport instrumental qui existe entre l’outil et ma pensée ;
  • Cette perception s’est opérée avec l’utilisation du même outil logiciel qui a contribué à fixer mes gestes libérant ainsi mon esprit.

Le geste est un vecteur de fidélisation pour les entreprises parce qu’il permet de fixer des routines qui rendent d’une certaine façon les utilisateurs dépendants.

Ma main va aller déplier le menu utile à mes constructions, chercher l’icône facilitant mes automatisations.  Je suis dans la « facilité » construite par des années d’usage.

Je pense que c’est notamment une des raisons qui me fait oublier les solutions libres. Non qu’elles soient moins efficaces mais elles m’obligeraient à réapprendre des gestes qui me ralentiraient dans mon travail. Je suis ainsi tiraillé entre l’envie d’apprendre et la contrainte de modifier mes gestuelles.

Je suis ainsi dans un geste qui m’apparaît soudainement  comme servile, un geste qui a été, d’une certaine façon, dicté par des choix économiques. Geste et situation de quasi monopole ont me semble t-il des liens forts.

On pourrait ainsi lister des gestes qui sont devenus indispensables au quotidien mais qui sont, pas seulement mais aussi, la résultante de choix économiques.

Ce billet est fort peu construit pour le moment, certainement maladroit. Il faut le comprendre comme le début d’une réflexion qu’il me faudra alimenter par des lectures.

 ***

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5 Réponses to “Le geste emprisonné”

  1. Guerlotté Jérôme 29 mars, 2015 à 2:33 #

    Ce billet me fait penser aux gestes de l’enseignant en présentiel devant sa classe ou son amphi et plus particulièrement aux gestes de la main prolongée de la craie, trop grande ou trop petite, sur le tableau noir, tenant un feutre trop sec sur le tableau blanc ou manipulant gauchement un stylet trop dur ou la souris d’un tableau électronique. L’ampleur du geste pour tracer un grand cercle à la craie, le soulignement incisif du mot définition, les deux points qui cassent la craie en bout de ligne sans oublier les gestes lents et méthodiques de l’éponge bien mouillée, rapide et oscillatoire de la brosse neuve, empressé et cahotique du chiffon saturé de poussière ou insistant du cleenex sur du marqueur bleu indélébile.

    • Jean-Paul Moiraud 30 mars, 2015 à 5:48 #

      Bonjour Jérome,

      Tu as tout à fait raison, le geste chez les enseignants est inscrit depuis longtemps dans les pratiques. Le geste est inscrit dès que l’homme a utilisé des outils. Cela nous invite à lire ou relire André Leroi-Gourhan.
      Le numérique modifie cependant la donnée car le rapport à l’outil est, me semble t-il différent. Nous prenons le risque de le nier car il est moins visible et nous sommes (largement) dans cette illusion que l’esprit supplante le corps. Le numérique nous donne cependant à penser le geste, celui qui est répété, affiné pour qu’il devienne transparent. Il nous faut aussi intégrer la variable économique, ce sont les entreprises qui ont fabriqué les outils qui nous dictent le geste, le geste peut s’appauvrir car la palette des gestes se réduit avec la présence de situation de quasi monopole.
      Voila rapidement brossé mes réflexions.

      En tout cas je suis très heureux que mes mots franchissent les océans via les paquets numériques et soient lus sous les horizons ultra-marins.

      Bien amicalement

      jpm

  2. Pierre roubin 29 mars, 2015 à 4:54 #

    Ah quel plaisir un dimanche froid et pluvieux et un nouveau billet de Jean-Paul Moiraud! Les gestes dont vous parlez ici sont souvent ceux qu’on appelle dans l’univers des start-up les fameuses « barrières a l’entrée », c’est-à-dire le coût important d’adaptation qui fera que les utilisateurs seront réticents à aller explorer d’autres solutions.

    Donc geste prisonnier oui certainement mais c’est le geste qui précède la raison économique. Le monde économique souhaite évidemment que les utilisateurs développent un usage qui les rendent fidèles (ou captifs). Je crois toutefois que le geste, et donc le corps, est souverain dans cette dialectique. C’est l’outil qui épouse la main.

    Très bonne fin d’après midi Jean-Paul.
    Pierre

  3. Pierre roubin 29 mars, 2015 à 4:56 #

    Très beau commentaire de Jerome que je découvre a l’instant. Magnifiquement évocateur.

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  1. Outils & gestes numériques | Pearltrees - 2 juillet, 2015

    […] Jʼai accumulé au fil des ans plusieurs «Apps» sur mes iPad que jʼutilise avec eux lorsque le sujet dʼétude sʼy prête. Il ne sʼagit pas dʼune étude exhaustive de lʼusage éducatif du iPad. Première constatation Les sites encyclopédiques et de référence Les Twictées lu : 907 fois. Le geste emprisonné. […]

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