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Le numérique éducatif, entre métamorphose et métanoïa. La porosité de l’espace et la dilution du temps au service de la convergence pédagogique.

9 Juil

Métamorphose et métanoia

Le système éducatif en général et les Universités en particulier ont connu, depuis ces vingt dernières années, les bouleversements liés à l’introduction du numérique dans les processus de formation. Jérémy Rifkin qualifie ce mouvement de troisième révolution industrielle[1], Milad Doueihi préfère l’idée de conversion[2]. L’inclusion de l’objet numérique a provoqué autant  d’inventions fécondes que d’attitudes de rejet. Régis Debray[3] n’a pas manqué d’exprimer son scepticisme à l’endroit du e-learning : « Communiquer est l’acte de transporter une information dans l’espace, transmettre c’est transporter une information dans le temps […] Il faut toujours un corps pour transmettre, c’est d’ailleurs là le hic du télé-enseignement et de l’éducation sur écran, c’est que le tuteur n’est pas là, il n’y a que le tuyau et ça ne marche pas vraiment ». Les polémiques sont loin d’être closes.

L’observation de ce débat sur l’enseignement instrumenté par les « machines à communiquer[4] » nous donne à voir, à vivre et à questionner la transformation des usages pédagogiques. L’environnement instrumental des enseignants et des étudiants s’est métamorphosé, le livre papier a du composer avec le livre numérique, le tableau a opéré sa transformation chromatique en passant du noir au blanc, le cuir du cartable a cédé le pas aux plastiques des coques des terminaux.

La métamorphose des technologies utilisées dans le corps social s’est engagée mais il ne faut pas qu’elle se voile derrière un inutile « effet diligence[5] ». Nous risquons, si nous n’y prenons garde, de reproduire les anciens modèles avec de la nouveauté technologique, c’est-à-dire s’agiter pour ne rien transformer. Le changement attendu passe bien sûr par cette métamorphose engagée mais c’est aussi, et peut être surtout, l’attente d’une métanoia. Il faut que nous changions notre façon de penser parce que le numérique semble nous y pousser.

Dans chacun des cas, cela nous « condamne » à devenir intelligent (I), c’est en cela que nous devons proposer des scénarios pour exercer notre activité dans cet espace augmenté (II) et dans un temps qui se  modifie (III)

I.     Moodle nous condamne à devenir intelligent

 

Je me permets de citer en titre, un passage d’un discours de Michel Serres[6] « Les nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents, […] nous sommes condamnés à être inventifs, à être intelligents c’est-à-dire transparents ». La révolution copernicienne que nous vivons, chahute nos habitus scientifiques et pédagogiques[7]. Nous avons l’ardente obligation d’être intelligents, telle est la leçon première de Moodle. Une intelligence sociale et technologique où l’autre est toujours présent.

Nous nous éloignons doucement mais surement des dispositifs pédagogiques 1.0 construits sur le principe de l’unité de lieu, de temps et d’action (un cours minuté, qui  réunit en un lieu physique le duo, enseignant, étudiant) pour aller vers un espace de formation augmenté. L’instrumentation des fonctionnalités de Moodle participe à la transformation de ce nouvel environnement. Être capable de circuler dans l’espace 2.0 devenu poreux c’est savoir faire preuve en même temps de ruse et d’esprit d’ingénierie. Notre feuille de route est tracée, elle nous oblige à composer entre la courbe et la ligne droite.

L’arrivée par effraction des méthodes instrumentées dans l’enseignement a complexifié les processus de formation, les routines[8] professionnelles ont du se réajuster, contraignant, dans un premier temps, les enseignants à bricoler[9] pour tenter de résoudre leurs problèmes immédiats. C’est une simple réponse instrumentale, à une question conceptuelle. Claude Levi Strauss dans la pensée sauvage nous donne les cadres de cette réflexion « Il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir[10] ».

Christophe Dejours [11] convoque l’esprit Grec de la Mètis : « Mètis pour les Grecs, c’était une intelligence qui agit par la ruse […] Se préoccupe surtout de l’efficacité et prend des libertés, ou se montre impertinente, avec les règles et avec les lois […] Le plus important sans doute dans les caractéristiques de cette intelligence, c’est qu’elle permet d’improviser, d’inventer des solutions, de trouver des chemins insolites, dans des solutions nouvelles, inconnues, inédites. C’est une intelligence rusée, mais aussi foncièrement inventive, créative, facétieuse parfois, insolente souvent. Les Grecs disent que c’est une intelligence courbe, c’est-à-dire qui ne suit pas les voies bien tracées du raisonnement logique. » (p 31).

La ruse, le bricolage, le braconnage ont leur logique en nous faisant prendre les chemins de traverse, la sérendipité a  paradoxalement sa place dans la construction intellectuelle, mais elle ne peut être inscrite comme un principe stable de conception. Le génie[12], que nous nommerons ici la capacité à scénariser,  est notre horizon scientifique. S’obstiner à bricoler c’est s’engager sur la voie d’un possible échec expérimentation et / ou  se limiter à la production de l’exemplaire unique.  Il est possible que le liant entre les deux extrémités de ce segment  se nomme l’esprit collaboratif. Il ne se décrète pas cependant …

Choisir d’instrumenter un cours, un module, un enseignement (peu importe la granularité) ne relève pas, ne relève plus de la décision individuelle. Être intelligent, c’est s’obliger à aller vers l’autre, à s’extraire des silos dans lesquels nous aimons trop facilement nous claquemurer. À la façon des insectes sociaux[13], apprenons à œuvrer en groupe car la conception est résolument inscrite dans une chaine politico / technico / pédagogique.  Méfions nous cependant des idées reçues ; ce n’est pas Moodle, instance technologique, qui stimule la collaboration mais bien notre capacité et notre volonté (ou pas) à développer ces liens sociaux.

Le Président de l’Université, le DSI, les ingénieurs pédagogiques, les enseignants  et les étudiants sont inexorablement invités à collaborer. Voilà qui donne la dimension du chantier 2.0 ! Intelligences politique, sociale et technique au service de la définition d’un nouvel espace.

II.     L’espace

Le cours en amphithéâtre n’est pas encore à remiser dans la catégorie des souvenirs perdus de l’Université, loin s’en faut. Il n’est cependant plus l’unique et seule représentation du mode d’acquisition des savoirs. L’émergence des espaces numériques brise une forme de tradition voire une certaine représentation de l’académisme[14]. L’espace de formation est en train de muter, conséquence de son augmentation, Moodle y participe activement.

Il est un objet numérique qui permet de produire du sens. L’acronyme nous renseigne à lui seul sur les objectifs à atteindre et sur le programme d’action à engager. « Modular Object-Oriented Dynamic Learning Environment ». Un objet (environnement)  d’apprentissage qui se veut dynamique et modulaire.

L’objectif affiché est la conception d’un environnement (espace) de formation signifiant et signifié, volontairement dynamique et modulaire qui entraine la « disruption » du principe de l’unicité spatiale fondement historique des lieux de formation.

Cette approche de la transformation a largement débordé le cercle de l’enseignement depuis qu’il est l’objet de débats à la CPU[15] (Conférence des Présidents d’Université). Les questions qui sont abordées placent le numérique comme un élément central des analyses – « Le suivi des étudiants à distance », « Est-ce que nos statuts sont adaptés pour libérer ces énergies ? », « Des demandes de plus en plus fortes de télétravail », « Les enseignants veulent pouvoir changer leurs pratiques pédagogiques. Comment prendre cela en compte, comment les valoriser ? », « Comment doit-on calculer le service, dès lors que le présentiel n’est plus seul point de repère ? »

Apprendre dans et hors l’Université est une expression largement utilisée dans les discours mais elle traduit probablement une vision datée des débuts du numérique. Elle conforte l’idée qu’il y aurait une logique de l’espace réel et une de l’espace virtuel. Il faut l’affirmer, quitte à choquer les esprits, l’Université est inscrite dans l’un et l’autre de ces espaces sans possibilité de distinction. Moodle constitue désormais un élément non détachable du concept d’Université. Voilà qui donne le cadre premier de notre analyse, une autre perception, une autre conception de l’espace de formation

A.    Une scénarisation de l’espace

La confrontation à l’outil est un exercice redouté et redoutable car l’approche est protéiforme. On peut bricoler ou scénariser nous l’avons déjà souligné.

Le bricolage, le tâtonnement, le braconnage[16] envisagés comme procédés de conception pédagogique sont des postures à ne pas rejeter d’emblée (supra) car elles peuvent permettre de trouver des solutions à des problèmes factuels. Pour autant elles  ne sont pas l’essence d’une fin mais simplement un moyen, un mode d’existence. Le besoin de scénarisation de l’espace virtuel est vital sur le long terme, notamment lorsque l’objectif est l’industrialisation et la mutualisation des enseignements au sein de l’espace universitaire[17].

Dans mon activité professionnelle, à la faculté de Droit de l’Université Jean Moulin[18] Lyon 3[19], j’ai eu à penser ces questions d’interdépendances entre la structure machine et les besoins pédagogiques des enseignants et des étudiants. C’est en définissant des scénarios pour l’école de Droit de Lyon (EDL)[20] et en les formalisant que j’ai pu avancer des propositions scénarisées[21]. L’école de Droit est une formation à distance destinée à préparer des étudiants de Master aux métiers du droit (avocat, huissier, magistrat, notaire, policier). Les enseignants organisés sur le principe du binôme universitaire / professionnel dispensent un enseignement qui associe la transmission de l’académisme universitaire et la nécessaire acquisition des compétences professionnelles. La distance engage donc toute l’équipe à rendre fluide la transmission instrumentée des savoirs et des compétences. Les cours construits sont par conséquent la convergence entre la construction intellectuelle du champ académique et sa mise en cohérence au sein de l’espace numérisé.

Les principes évoqués engagent[22] les concepteurs à concilier des éléments parfois contradictoires. Je pense ici, en premier lieu, à l’obligation de faire cohabiter dans ses réflexions, un outil structurellement rigide (circulation du haut vers le bas) avec le besoin d’élaborer un schéma de circulation fluide (construction réticulaire). Il s’agit ici de faciliter les apprentissages des utilisateurs. Dans ce cadre de conception, le rapport de l’Homme à l’outil est sans cesse interrogé. On peut imaginer deux postures :

  • Celle où le concepteur se laisse guider par la structure par défaut de la machine (on empile) ;
  • Celle qui consiste à organiser spatialement le module en ayant préalablement défini, quelles sont les intentions pédagogiques des enseignants et quels sont les besoins des étudiants ? (on scénarise)

J’ai choisi la seconde solution, notamment avec Moodle. De prime abord ce LMS (Learning Management System) est loin d’être séduisant (soyons honnêtes !) car il nous impose, par défaut, une présentation des ressources empilées par blocs. Aller du haut vers le bas et du bas vers le haut n’est pas ce qui se fait de plus ergonomique et par extension de plus convivial pour nos étudiants. On pourrait en rester sur ce constat de première intention et vilipender la rigidité structurelle inhérente à la machine. Nous serions alors dans une posture misonéiste. Gilbert Simondon[23]nous aide à comprendre les termes du débat : « L’opposition dressée entre la culture et la technique, entre l’homme et la machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu’ignorance ou ressentiment. Elle masque derrière un facile humanisme une réalité riche en efforts humains et en force naturelle, et qui constitue le monde des objets techniques, médiateur entre la nature et l’homme. La culture se conduit envers l’objet technique comme l’homme envers l’étranger quand il se laisse emporter vers la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n’est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère»

S’affranchir de la peur de la technique et de l’innovation, c’est s’obliger à penser donc à scénariser. On se met en disposition de formaliser précisément les enjeux pédagogiques. Il faut alors structurer un ensemble d’items imbriqués, liés à la conception du cours. Il est besoin de répondre académiquement et opérationnellement à cinq questions :

Quelle est l’intention pédagogique ? Quel est le contexte pédagogique ? Qui sont les acteurs des dispositifs ? Quelles sont les ressources produites ? Quels sont les outils utilisés ?

C’est l’intention pédagogique que je retiendrais ici (les autres items mériteraient aussi évidemment une analyse détaillée). Quelle est notre capacité à instrumenter les fonctionnalités de Moodle ? Veut-on seulement déposer des fichiers afin qu’ils soient consultés ? Ce  n’est pas un scénario de mon point de vue, c’est juste un acte technique maîtrisé, une routine de bas niveau. Il faut aller plus loin en pensant le schéma de navigation qui facilite l’accès aux ressources, complément à la démarche en présentiel. Lorsque nos étudiants sont engagés dans un travail d’apprentissage, la logique linéaire ne peut suffire. Faut-il le rappeler, c’est le principe de l’évidence, nos constructions sont destinées à faciliter les apprentissages.

Bâtir un cours avec Moodle devrait (j’ose encore le conditionnel) reposer sur la capacité à penser les modes de circulation et d’accès aux informations. Il faut que le lecteur puisse disposer de plusieurs choix qu’il mobilisera au grès de ses besoins. Il faut pouvoir se déplacer de façon horizontale, verticale et thématique. La ressource pédagogique doit pouvoir être manipulée en toute souplesse, selon les besoins, les envies. C’est ici que la capacité à scénariser entre en jeux[24].

Autre exemple :

En d’autres temps, pas si anciens que cela, un enseignant sollicité par ses étudiants, curieux d’approfondir un sujet, aurait conseillé « d’aller à » la bibliothèque universitaire (BU). L’enseignant 2.0 continue à prodiguer ces conseils mais que veut dire actuellement « aller à …» ? Est ce toujours et seulement le parcours physique vers une structure architecturale expression monumentale du savoir ? Est-ce un accès sécurisé sur les serveurs de son Université ? La réponse est duale car les étudiants sont dans l’un et l’autre des registres, non de façon alternative mais de façon cumulative. C’est ce que nous explique Stéphane Vial[25] en affirmant : « La révolution numérique n’est pas seulement un événement technique, mais un événement philosophique majeur, qui modifie nos structures perceptives et reconfigure notre sens du réel. ». L’organisation spatiale du savoir se situe à un tournant, parce qu’elle est interrogée sur ses fondements historiques.

Prenons quelques exemples pour illustrer le propos. L’enseignement en ligne se développe (totalement dématérialisé, blended learning, MOOC, classes inversées) et provoque une modification de paradigme évidente. Les solutions adaptées aux nouveaux besoins ubiquitaires existent et sont implémentables dans Moodle.

J’aimerai évoquer ici le cas des classes virtuelles comme exemple symptomatique. L’Université européenne de Bretagne (UEB) en donne la définition suivante : « La classe virtuelle est une simulation, sur Internet, d’une classe réelle, permettant de numériser tous les échanges qui peuvent se tenir en face à face avec d’autres personnes (vision, son, échange de documents). La formation s’effectue en mode synchrone (en direct) entre un formateur et des apprenants pouvant géographiquement être séparés de plusieurs milliers de kilomètres.»

La diversité des questions qui sont posées repose là encore sur notre capacité à scénariser l’espace de formation (étant entendu, rappelons le, qu’il est réel ET virtuel[26]). La classe virtuelle (intégrable dans Moodle avec la solution Classilio[27]) en fait évoluer les contours.

Moodle permet d’implémenter un plugin de classe virtuelle. Au-delà des questions techniques de déploiement c’est une autre façon de concevoir le cours pour les enseignants et une autre façon d’apprendre pour les étudiants.

Précisons un point essentiel, la classe virtuelle simule le présentiel mais ne l’équivaut pas. C’est en cela qu’il faut scénariser ce mode de relation pédagogique à distance. La perception du physique et du virtuel est modifiée[28].

L’espace de formation universitaire signifiant est LA classe virtuelle pendant le temps d’utilisation.  Cette donnée impose de penser en amont un ensemble d’invariants pédagogiques.

Les acteurs du cours (enseignant et étudiants) sont présents simultanément dans les deux espaces. L’activation du module Classilio, au-delà de la routine technologique, est un acte lourd de sens spatial car l’interaction entre réel et virtuel est permanente. De fait, les participants au cours ont à gérer en même temps, la navigation dans l’espace numérisé et la scénarisation de l’écosystème de leur domicile. Il importe donc de redéfinir l’acte pédagogique au sein de cet espace augmenté[29]. Les enseignants concepteurs, les ingénieurs pédagogiques ont l’obligation de formaliser et d’expliquer ces stratégies d’enseignement spécifiques. Je pense ici à la spécificité du travail réalisé à partir de son domicile[30]. Les enseignants et les étudiants doivent explorer et comprendre leur écosystème technologique personnel car s’y exercent alternativement ou simultanément des activités privées, collectives et professionnelles.

Ces instrumentations  spécifiques font évoluer la professionnalité du métier d’enseignant et celle du métier d’étudiant. Nous voyons émerger de nouvelles compétences.

L’intégration d’une application classe virtuelle dans Moodle pose donc une grande quantité de questions aux Universités. Je me contenterai ici de les lister comme une invite au débat dans lequel les acteurs ont toutes leurs places comme force de propositions :

  • Quelle est la définition du domicile des participants au processus de formation ?
  • Comment peut-on gérer l’écosystème technologique personnel des participants ?
  • Quelle part de télétravail peut-on insérer dans les dispositifs de formation ?
  • Comment rendre professionnel l’espace de formation lorsqu’il est initié d’un domicile ?
  • Comment faire évoluer les statuts pour tenir compte des évolutions technologiques ?

B.    Une nouvelle grammaire du corps

Penser, structurer et organiser le virtuel c’est s’obliger à penser l’espace physique. Il est fort probable que le numérique nous ait engagé à imaginer, à tort, que l’esprit prenait le pas sur le corps[31]. Il n’est qu’à voir la place dévalorisée que l’on réserve dans notre système aux métiers dits manuels. Le corps est pourtant une dimension importante dans le rapport Homme / machine / technique. Marcel Mauss[32] l’avait déjà formalisé en son temps – « Pendant la guerre j’ai pu faire des observations nombreuses sur cette spécificité des techniques. Ainsi celle de bêcher. Les troupes anglaises avec lesquelles j’étais ne savaient pas se servir de bêches françaises, ce qui obligeait à changer 8 000 bêches par division quand nous relevions une division française, et inversement. Voilà à l’évidence comment un tour de main ne s’apprend que lentement. Toute technique proprement dite a sa forme. »

Jean-Baptiste de la Salle[33] disait, à propos d’éducation – « faut « tenir le corps droit, un peu  tourné et dégagé sur le côté gauche, et tant soit peu penché sur le devant, en sorte que le coude étant posé sur la table, le menton puisse être appuyé sur le poing, à moins que la portée de la vue ne le permette pas ; la jambe gauche doit être un peu plus avancée sous la table que la droite. Il faut laisser une distance de deux doigts du corps à la table ; car non seulement on écrit avec plus de promptitude, mais rien n’est plus nuisible à la santé que de contracter l’habitude d’appuyer l’estomac contre la table /…/ »

Apprendre et enseigner en instrument les processus, c’est donc convoquer obligatoirement le corps dans les scénarios. Moodle ne fait pas exception en ce domaine, encore faut-il l’intégrer dans ses analyses. La construction des enseignements en ligne (supra) déborde le rapport instrumental au LMS (Learning Management System) car c’est aussi et peut être avant tout une interaction avec les terminaux de réception et l’espace physique de formation. Il est bon de rappeler que si l’accès aux ressources savantes s’est profondément transformé lors des vingt dernières années, la grammaire du corps apprenant a peu évolué.

Nous entendons souvent cité, à juste titre, cette formule « Si un chirurgien du siècle dernier revenait dans une salle d’opération il serait incapable de comprendre son environnement professionnel. Si un enseignant revenait il ne serait pas ou peu désorienté»

Le champ d’analyse que nous avons à explorer maintenant est le lien qui existe entre la l’émergence des espaces virtuels et la transformation des espaces réels. Cela nous engage à tenter d’imaginer ce que devient le corps apprenant, quelle est la déclinaison de sa grammaire dans un espace recomposé ?

Lors de l’élaboration des scénarios de formation instrumentée il est de plus en plus fréquent d’insister sur le champ des possibles de la coopération et de la collaboration[34]. Ce sont les nouveaux modes de travail qu’il convient de situer dans le cadre réflexif de l’analyse spatiale. Nous entendons, répété à l’envi qu’il faut aller vers plus de collaboration et de coopération encore faut-il que cela puisse se traduire dans les espaces numériques et dans les espaces physiques. Les universités se doivent donc d’imaginer d’autres espaces de formation (en complément des anciens) en définissant à nouveau ce qu’est une salle de cours, un amphithéâtre. Il convient d’interroger systématiquement les statuts des objets du quotidien universitaire à savoir quel est le statut de la chaise, celui de la table ou bien encore celui des sols et des murs. Le mode de transmission des savoirs et des compétences basé sur la collaboration nous amène à penser la place des sons (du bruit) dans les dispositifs de formation. Le développement des méthodes collaboratives engage les enseignants et les étudiants à dialoguer. La réintroduction de la voix pose la question de la cohabitation pacifique entre ceux qui s’expriment à voix haute et ceux qui désirent privilégier le dialogue intérieur propice à la recherche. Nous revenons, d’une certaine façon aux pratiques de la grande bibliothèque d’Alexandrie[35] « Si la lecture à voix haute était le norme dès les débuts de l’écrit, qu’était-ce que lire dans les grandes bibliothèques antiques ? /…/ Les dérouleurs de parchemins dans les bibliothèques d’Alexandrie et de Pergame, Augustin lui même à la recherche d’un certain texte dans les bibliothèques de Carthage et de Rome, doivent avoir travaillé au milieu d’une rumeur bourdonnante »

L’analyse est multi niveau puisqu’il faut composer cette analyse entre les enseignements de masses pour les licences et des enseignements plus réduits quantitativement en master et en doctorat. Dans chacun des cas les réponses doivent être adaptées au contexte.

Nous voyons émerger des réflexions dans les Universités avec la création d’espaces spécifiques qui réunissent pédagogies et numériques. Pour le moment les qualificatifs sont nombreux et traduisent, me semble t-il, la difficulté à les appréhender (learning lab, learning center, espace de co-working). C’est ici que les équipes universitaires doivent convoquer de nombreux champs académiques et les mobiliser en transversalité pour être en capacité d’avancer des propositions. Je pense ici notamment au design qu’il faut engager à produire du sens pour permettre de fluidifier les liens entre le réel et le numérisé[36].

III.     Le temps

C’est peut-être ici le point le plus sensible du débat, celui qui contraindra probablement l’institution à prendre des décisions fortes car il engage le champ du politique. Il est difficile, de mon point de vue, de vouloir faire évoluer les postures pédagogiques en ne changeant rien à l’organisation sociale. Les « nouveaux » modes d’apprentissage (disons encore considérés comme tels) s’exercent actuellement dans un environnement juridique qui peine à suivre les évolutions technologiques. Il faudra à terme que les institutions soient en phase avec les constructions numériques qui sont et seront mises en place sur le court, moyen et long terme.

En intégrant une plateforme Moodle, on transforme les organisations de façon plus profonde qu’il n’y paraît. L’environnement technologique tend à modifier l’organisation sociale. L’accès à la connaissance est moins tributaire du lieu physique de regroupement et beaucoup plus du lien serveurs / terminaux numériques (ordinateur, tablette, smartphone). Historiquement enseigner et apprendre sont deux postures qui se définissent par la présence physique dans un lieu et un temps spécifié. Michel Foucault[37] à propos de ce temps disait : « Dans les écoles élémentaires, la découpe du temps devient de plus en plus ténue ; les activités sont cernées au plus près par des ordres auxquels il faut répondre immédiatement. […] Le temps mesuré et payé doit être aussi un temps sans impureté ni défaut, un temps de bonne qualité ». L’école et l’université ne semblent pas déroger au principe énoncé.

L’organisation de l’enseignement est conditionnée par l’élaboration et le respect d’un emploi du temps (le cours magistral, le travail dirigé). Il est, de façon générale, pensé dans le cadre d’une configuration spatiale physique (l’école, le collège, le lycée, l’Université, le centre de formation).  Le travail hors l’espace physique est intégré mais c’est plutôt à la marge.

Ainsi lorsque le travail en ligne abolit les frontières entre le réel et le virtuel (espace unique), ce n’est pas sans incidence sur le mode de travail des enseignants. Comment s’opère la confrontation de l’usage et du réglementaire ? Moodle invite la communauté enseignante à se pencher sur cette question.  Quand commence le temps de travail et quand s’achève t-il ? Sa définition devient complexe car l’existence du dématérialisé doit composer avec la représentation classique. L’espace physique (classe, amphithéâtre, salle de TD) situé au sein d’une structure immobilière (école, collège, Université) reste un critère de référence pour qualifier un enseignement. Quid de l’exercice dans les espaces numérisés ?

Les textes officiels ne plaident pas encore pour une répartition des tâches entre le réel et le virtuel. Le statut des enseignants chercheurs[38] précise certes que « « I. ― Le temps de travail de référence, correspondant au temps de travail arrêté dans la fonction publique, est constitué pour les enseignants-chercheurs :

« 1° Pour moitié, par les services d’enseignement déterminés par rapport à une durée annuelle de référence égale à 128 heures de cours ou 192 heures de travaux dirigés ou pratiques ou toute combinaison équivalente en formation initiale, continue ou à distance » La volonté affichée d’intégrer le travail à distance est plus que nuancée par l’expression « Le cas échéant » : « Art. 3.-Les enseignants-chercheurs participent à l’élaboration, par leur recherche, et assurent la transmission, par leur enseignement, des connaissances au titre de la formation initiale et continue incluant, le cas échéant, l’utilisation des technologies de l’information et de la communication.»

 Le travail distant et / ou numérisé se généralise dans les usages. Il est une réelle dimension de la vie universitaire mais les textes peinent à suivre pour que les usages soient institutionnellement pris en compte. Nous restons encore sur la base d’un timide « cas échéant » qui nous montre la direction mais il doit être amplifié pour stimuler les initiatives.

L’enseignement secondaire oscille lui aussi entre la volonté bien assise de développer le numérique tout en dissociant le réel du virtuel. L’Arrêté du 12 février 2007, consolidé le 13 septembre 2015[39]  précise quelles sont  les modalités d’exercice des actions d’éducation et de formation autres que d’enseignement pouvant entrer dans le service de certains personnels enseignants du second degré. On y retrouve mentionné « Usage pédagogique des technologies de l’information et de la communication /../ Activités liées à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication». Ce qui est techniquement unifié est encore socialement et administrativement scindé.

Malgré tout, nous commençons à percevoir les évolutions, de nouvelles attentes qui s’expriment. La pérennité de la porosité des espaces rend techniquement possible le travail ubiquitaire. C’est une façon détournée de dire que le télétravail[40] est un champ qu’il va falloir sérieusement explorer sur le court / moyen terme. La technologie numérique pervasive a résolument transformé la façon d’envisager les rapports sociaux. Nous aurons à lutter contre des représentations bien ancrées, notamment celle du besoin (réel ou supposé) de voir l’autre pour contrôler[41] ses actions. Nous aurons à définir un autre mode d’organisation, celui qui instaure les pratiques de confiance. J’ose ici évoquer le concept de « care organisationnel ».

Dans la pratique le temps de travail dans les espaces numériques existe mais il n’est pas le calque du travail en présentiel. Notre système de formation s’est profondément et durablement transformé. Il apporte autant de réponses qu’il ne pose de questions.

Pour le moment nous naviguons entre usages féconds innovants et réglementations qui sont à la peine. Nous voyons émerger un temps gris non pris en compte qui est le champ des futures évolutions législatives. Il est pour le moment le ferment d’activités chronophages qui peuvent, à bien des égards, rebuter certains d’entre nous.  Le temps est, dans ce domaine, la solution aux questions de temps, il faudra que nous soyons patients et que nous répondions aux interrogations par le prisme de l’usage et de l’expérimentation argumentés.

Conclusion

Moodle s’est inscrit durablement dans le paysage de la pédagogie universitaire. Beaucoup voudrait y voir une simple inclusion d’un objet technique, domaine des spécialistes de la chose informatique pour débats disciplinaires en silos. Au-delà de l’objet technologique c’est une transformation radicale que nous sommes en train de vivre parce qu’elle induit un renversement de la pensée (métanoia). Elle est radicale dans le concept, elle l’est moins dans les usages parce qu’il faut leur donner le temps de s’installer. Moodle nous démontre avec force que l’humain est plus que jamais présent dans les processus de formation. Nous ne pouvons vivre dans cette illusion que les étudiants peuvent apprendre seuls, même dans un environnement qui met à disposition une quantité jamais inégalée de connaissances.

Il est fort probable que Moodle soit la digne héritière du Vizir Abdul Kassem Isma’il comme nous le rappelle Alberto Manguel[42] : «  Au Xème siècle, par exemple, le grand vizir de Perse, Abdul Kassem Isma’il, afin de ne pas se séparer durant ses voyages de sa collection de cent dix-sept mille volumes, faisait transporter ceux-ci par une caravane de quatre cents chameaux entraînés à marcher en ordre alphabétique ». Le désir d’un encyclopédisme ubiquitaire au service du savoir est la tâche qui incombe à Moodle et à la communauté qui instrumente ses fonctionnalités.

Nous pouvons nous permettre d’imaginer le futur Universitaire mais à la condition que nous soyons en capacité de continuer notre métamorphose et à nous inscrire dans un processus de renversement de la pensée (la métanoia)

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Sitographie

Blog

Jean-Paul Moiraud,—————————————————————————————- 3

Page web

Classilio—————————————————————————————————————————————- 7

École de Droit de Lyon——————————————————————————————————————– 5

Faculté de Droit de Lyon 3————————————————————————————————————— 5

Intervention de Michel Serres lors des 40 ans de l’INRIA, 11 décembre 2007—————————————- 2

Loi pour l’enseignement supérieur et la recherche du 22 juillet 2013, STRANE –———————————- 5

PAPN (Pôle d’Accompagnement à la Pédagogie Numérique)————————————————————— 5

Régis Debray———————————————————————————————————————————- 2

Universidad Presidente Carlos Antonio,——————————————————————————————– 2

UQAC, Université du Québec à Chicoutimi—————————————————————————————– 8

Diaporama

Jean-Paul Moiraud,—————————————————————————————————————— 5, 7, 8

[1] Jeremy Rifkin, « La troisième révolution industrielle : Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde », Les liens qui libèrent, 2012

[2] Milad Doueihi, « La grande conversion numérique », La librairie du XXI ème siècle, Seuil, 2008

[3] Régis Debray «Communiquer et transmettre », BNF, 2000,

http://www.dailymotion.com/playlist...

[4] Jacques Perriault, « La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer », Paris, Éd. L’Harmattan, 2008

[5] Universidad Presidente Carlos Antonio, « Tecnologia ou metologia » UNIPAC, Brazil, 2007, vidéo https://youtu.be/IJY-NIhdw_4idép

 

[6] Interstice – Intervention de Michel Serres lors des 40 ans de l’INRIA, 11 décembre 2007  – https://interstices.info/jcms/c_33030/les-nouvelles-technologies-revolution-culturelle-et-cognitive – 51ème minute et 40ème  seconde de la vidéo – Consultation le 14 septembre 2015

[7] Statut de l’enseignant chercheur, extrait : « Les enseignants-chercheurs ont une double mission d’enseignement et de recherche » – Article 2, Décret n°84-431 du 6 juin 1984 fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs et portant statut particulier du corps des professeurs des universités et du corps des maîtres de conférences.

[8] Jean-Paul Moiraud, « La routine pédagogique Un blog pour apprendre, apprendre avec un blog, 2015

[9] Claude Levi Strauss, « La pensée sauvage », Agora, 1962

[10] Ibid.

[11] Christophe Dejours, « Travail vivant, sexualité et travail »,  Petite bibliothèque Payot, 2009

[12] Génie, sens étymologique du mot ingénieur, celui qui conçoit des engins de guerre. Du vieux français engigneor « constructeur d’engins de guerre », dérivé de « engin » (Wikipédia)

[13] Guy Théraulaz, « Comment les insectes sociaux peuvent-ils nous aider à résoudre des problèmes complexes ?», création et cognition : Explorations cognitives des processus de conception, Mardaga, sous la direction de Mario Borillo et Jean-Pierre Goulette, 2002

[14] «Jean-Paul Moiraud, «Le blog, entre cadre universitaire et démarche personnelle d’éditorialisation, un objet de subversion scientifique ? » in «Les blogs juridique et la dématérialisation de la doctrine », sous la direction de Anne-Sophie Chambost,  LGDJ, 2014

[15] EAF / Dépêche n° 501356 : « Face aux enjeux du numérique, comment accompagner et valoriser les personnels ? » (Colloque CPU)

[16] Michel De Certeau, « L’invention du quotidien, art de faire », Folio essais (N° 146), Gallimard, 1992

[17] Loi pour l’enseignement supérieur et la recherche du 22 juillet 2013, STRANE – « Stratégie nationale de l’enseignement supérieur », 2015, http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid30540/strategie-nationale-de-l-enseignement-superieur-stranes.html

[18] Faculté de Droit de Lyon 3 – http://facdedroit.univ-lyon3.fr/

[19] L’Université a créé le PAPN (Pôle d’Accompagnement à la Pédagogie Numérique) qui a pour objectifs notamment, la formation aux usages innovants en matière de pédagogie – http://www.univ-lyon3.fr/fr/universite/vue-d-ensemble/organigramme/pole-d-accompagnement-a-la-pedagogie-numerique-910805.kjsp?RH=INS-PRESfonc-orga

[20] École de Droit de Lyon – http://facdedroit.univ-lyon3.fr/presentation/equipes-et-centres-de-recherche/ecole-de-droit-de-lyon-616399.kjsp?RH=1248798407350

[21] Jean-Paul Moiraud, « Principes de conception » – http://fr.slideshare.net/moiraud/logique-machinehumaine – Diaporama, 2015 – – Consultation le 14 septembre 2015

[22] Jean-Paul Moiraud, « Les cours de l’EDL, une nouvelle circulation », 2015, diaporama – http://fr.slideshare.net/moiraud/circulation-moodle – – Consultation le 14 septembre 2015

[23] Gilbert Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques », Aubier, 1958

[24] Jean-Paul Moiraud, « Les cours de l’EDL, une nouvelle circulation », ibid. p. 4

[25] Stéphane Vial, « l’Être et l’écran », PUF, 2013

[26] Stéphane Via, ibid.

[27] Classilio – http://www.classilio.com/

[28] Jean-Paul Moiraud, « Le domicile, un espace de liberté ? », 2015 – https://www.youtube.com/watch?v=A8M2VE0VB8U

[29] Jean-Paul Moiraud, « communiquer en classe virtuelle », diaporama, 2015 – – Consultation le 14 septembre 2015http://fr.slideshare.net/moiraud/commencer-une-classe-virtuelle

[30] Jean-Paul Moiraud, « Organiser une classe virtuelle », diaporama, 2015 – http://fr.slideshare.net/moiraud/organiser-une-classe-virtuelle – – Consultation le 14 septembre 2015

[31] Alain Milon, « la réalité virtuelle, avec ou sans le corps ? », Autrement, 2005

[32] Marcel Mauss, « Les techniques du corps », 1934, UQAC, Université du Québec à Chicoutimi, http://classiques.uqac.ca/classiques/mauss_marcel/socio_et_anthropo/6_Techniques_corps/Techniques_corps.html – – Consultation le 14 septembre 2015

[33] Jean Baptiste de la Salle, « Conduite des écoles chrétiennes », Ed de 1828, p .63-64

 

[34] Hélène Godinet, 2007, « Scénario pour apprendre en collaborant à distance : contraintes et complexité » in « Le Campus numérique FORSE : analyses et témoignages », Jacques Wallet (sous la direction de.), PURF

[35] Alberto Manguel, « Une histoire de la lecture », ibid, p.62

[36] Didier Paquelin, « Campus d’avenir concevoir des espaces de formation à l’heure du numérique », Ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, DGESIP, 2015

[37] Michel Foucault, « surveiller et punir », Paris, Gallimard, 1994

[38] Statut des enseignants chercheurs, (Officiel) n°0097 du 25 avril 2009 page 7137
texte n° 9

[39] Décret du 12 février 2007, consolidé le 13 septembre 2015 http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000273771&dateTexte=

[40]  Loi Sauvadet (n° 2012-347) du 12 mars 2012 http://bjfp.fonction-publique.gouv.fr/docresult?id=%2fAlfresco%2fValides%2f|41a94a54-703f-44c9-9b14-37d3130f8a42&docrank=0&resultid=2E1211D5A85941EBB16E0AE448758DBD

[41] Michel Foucault, « Surveiller ou punir », Collection Tel, Gallimard

[42] Alberto Manguel, « Une histoire de la lecture », Actes Sud, 2000

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« Quand on veut », entre discours et réalité

10 Mar

Je n’avais pas abordé la question du temps dans ces colonnes depuis un moment, probablement distrait par mes réflexions sur le corps et le geste et par maintes occupations professionnelles …

Mais … ma veille et ses lectures, m’ont incité à me replonger dans cette thématique.

S’il est vrai que les technologies numériques nous permettent de travailler dans le mode du « everywhere and anytime » (je l’ai souvent évoqué), peut-on en déduire pour autant que c’est une réalité ? Je pense qu’il faut cesser de vivre dans cet idéal fantasmé (?) du numérique libérateur du temps. Nous ne pouvons amalgamer le possible technologique et le réel social.

Les technologies numériques ne sont pas hors sol, il faut le rappeler avec force. Elles doivent, dans leurs utilisations, composer avec le réel social. Alors oui, bien sûr on peut s’inscrire à un MOOC et apprendre, Oui, bien sûr on peut organiser des classes virtuelles de 20 heures à 22 heures, oui, bien sûr on peut inviter des étudiants des collègues situés sur différents fuseaux horaires … On peut, on peut, on peut … !

Sauf que …. La liberté d’organiser son temps est un concept théorique, très théorique. Il ne faut pas oublier que notre temps professionnel est cadré, organisé. Nous avons tous (dans le privé comme dans le public) un agenda professionnel qui est structuré, compté et surveillé. Dit autrement nous avons des obligations de service. C’est aussi valable pour les indépendants qui doivent aller à la pêche aux clients pour « faire du chiffre ».

Alors faisons un peu preuve de réalisme et sachons nous extraire du miroir aux alouettes technologique. La liberté d’apprendre ne peut se faire que dans une logique d’extension du temps consentie (individuellement et / ou collectivement).

Que ceux qui profèrent (en toute bonne foi je pense) que l’on peut travailler quand on veut aillent au bout de leur discours et expliquent que c’est nécessairement en plus du temps normé.

Il s’agit donc ici d’arriver à concilier le potentiel des technologies et des principes d’organisation sociale. Or le numérique bouleverse cette organisation en proposant un modèle autre. Entre libéralisation et réglementation nous aurons à trancher.

Nous entrons ici dans un modèle d’organisation qui nous engage pour de nombreuses années et qui doit nous inviter à ne pas penser les modèles éducatifs comme des objets neutres, simplement inféodés aux potentiels d’une technologie. Les technologies sont des objets sociaux et politiques de par la nature de leur instrumentation.

Transformer le geste, changer de posture par déconstruction

13 Fév

Je l’ai souvent écrit ici, j’aime pratiquer la réflexion buissonnière, celle qui consiste à emprunter les petits chemins de traverse de la pensée. Je m’affranchis ainsi de l’obligation d’arpenter les grands boulevards où je me sens  contraint et bridé. Je crois avoir appelé, dans d’autres écrits,  cette liberté intellectuelle  le bricolage, ou bien la ruse lorsque  j’étais encore naïvement persuadé que j’avais une once de liberté dans l’expression de la réflexion.

Être bridé, a aussi une signification corporelle, à savoir ne pas pouvoir réaliser les gestes que l’on souhaite, être corseté, avoir les ailes coupées.

En sillonnant les sentiers buissonniers de l’A.cadémisme (a privatif) je me suis retrouvé à contempler une photo de Matisse en train de peindre. Je la connaissais mais elle ne m’avait jamais ainsi parlé. Le charme des petits chemins fait que l’on est empêché par rien, on peut laisser son esprit aller là où il a envie.

Matisse-peignant-avec-recul-a-81-ans

Que me dit cette image de Matisse en train de peindre ? Elle est pour moi une très belle métaphore sur le geste dont j’ai déjà parlé dans ces colonnes. J’imagine (mais je ne suis pas un spécialiste de l’art) que le maître avant de maîtriser sa création avec cette perche à déconstruit une certaine façon du penser/faire. Le mode le plus habituel est de concevoir avec une batterie de pinceaux. La dimension modeste des objets contraint le corps à se placer à proximité de la toile, à obliger la main à un geste précis limité à la longueur du bras. La pauvreté de mes mots peine à décrire cette gestuelle savante mais elle donne je l’espère un résumé éclairant.

Faire le choix de peindre avec une perche est un acte révolutionnaire, de mon point de vue car il faut s’affranchir des routines acquises qui aident à libérer toutes les capacités de l’esprit créatif. On peut imaginer (j’aime imaginer, j’accepte donc de me tromper) que le grand maître en adoptant ce nouveau dialogue instrumental a osé un nouveau rapport de création en malmenant son corps et ses acquis.

N’est ce pas une belle métaphore pour nous autres pédagogues ? Et si nous acceptions de découvrir, d’adopter de nouvelles gestuelles éducatives, un nouveau rapport au corps apprenant, au corps pensant ?

À la façon du maître cela passe par une déconstruction (peut être douloureuse ?) et par une construction nouvelle mais féconde (?).

En tout cas l’introduction du numérique dans nos usages pédagogiques, ne peut être conjuguée avec l’ancienne grammaire du corps. Quels sont ces nouveaux gestes, quelle est la nouvelle grammaire qui se dessine dans notre rapport au numérique ? Nous avons ici un champ d’observation immense qui s’offre à nous … Peut être faut-il alors, à ce stade revenir sur les grands axes de l’académisme (sans privatif cette fois) si l’on veut avancer.

E-learning et domicile

23 Avr

Considérez ce travail comme un brouillon, des bribes de réflexions mises bout à bout mais rien de plus parce que le rendu n’est pas abouti.

Cette ressource est une trace posée pour lancer une réflexion sur le sens de l’espace privé au moment ou il devient possible d’enseigner et d’apprendre de ce lieu spécifique. Il faut éviter que les scénarios élaborés par les concepteurs de formation en ligne intègre comme une évidence le « Ils travailleront à domicile, ils concevront à domicile« .

Tentons donc d’analyser un espace de complexité

***

***


Le texte

Dans cette vidéo je vais évoquer la question du e-learning et la possibilité de travailler, de concevoir ses ressources à partir de son domicile. Je vais aussi évoquer par incidence la possibilité d’apprendre de chez soi.

 Les travailleurs du savoir en général, les enseignants en particulier peuvent choisir le lieu de travail (pour la conception des cours ET pour les temps de formation en ligne)

 Il y a deux lieux essentiels à prendre en considération :

  • Le lieu institutionnel – L’école primaire, le collège, le lycée, l’Université ou le centre de formation.
  • Le lieu personnel, le lieu privé – Le domicile des enseignants.

Cette possibilité de choisir est souvent évoquée dans les conceptions des dispositifs des formations en ligne, on entend dire « les apprenants se formeront des chez eux »

De mon point de vue l’argument est recevable mais formulé ainsi ce n’est pas suffisant parce que le domicile appréhendé dans sa dimension professionnelle est un espace d’une rare complexité.

L’idéal serait, bien évidemment d’exercer ses talents dans un espace où l’on est seul et dans un espace calme.

Avant de décréter ex abrupto que l’on peut travailler de son domicile, il faut scénariser ses constructions. Il faut penser l’espace personnel, il faut l’imaginer car nous nous travaillons en professionnalisant par intermittence notre espace personnel.

L’espace privé à une structure spécifique, nous exerçons en un même lieu :

  • Une activité privée ;
  • Une activité sociale ;
  • Une activité professionnelle.

Chacune d’elle à sa logique spatiale. Nous devons comprendre quelle est la spécificité de l’activité professionnelle exercée au sein de l’espace privé.

Le domicile est une organisation spatiale spécifique qu’il convient d’analyser.

Tout d’abord rappelons que l’activité de e.learning est une activité instrumentée. Il faut donc analyser la place des outils dans l’espace.

Il faut une box pour accéder au réseau. Au-delà de la signature du contrat avec le fournisseur d’accès, nous sommes largement dépendant de la situation des prises téléphoniques. On place la box, là ou se situe la prise. Il n’y a pas forcément adéquation entre la logique du constructeur et vos usages.

Vous choisissez de travailler dans l’espace, la pièce qui vous paraît la plus adaptée. Il n’y a d’ailleurs pas forcément un lieu privilégié puisque vous pouvez utiliser vos terminaux dans tout l’appartement. Il faut donc pouvoir se connecter partout.

Il est ainsi nécessaire de comprendre comment coordonner une mobilité des usages avec une box qui est fixe.

On ne peut pas déplacer sa box au grè de ses usages.

Première solution

 Se brancher avec un cable RJ 45, la connexion filaire qui assure un débit régulier. C’est possible mais à la condition d’avoir un appartement adapté.

C’est rarement le cas puisqu’il faut des prises dans les cloisons

Ou alors les faire installer, ce qui mettrait la possibilité de travailler chez soit à un coût exhorbitant.

Seconde solution

La plus répandue est l’utilisation du WIFI. La box permet de se connecter au wifi mais pas forcément partout, notamment si l’appartement est grand (pour les chanceux), s’il y a des étages, s’il y a des blocs métalliques etc, etc

 Il faut donc au préalable vérifier sa connexion, elle est –elle de bonne qualité ou calamiteuse ?

 Troisième solution

 Le CPL (courant porteur léger) qui vous permettra d’accéder au réseau via vos prises électriques. Idéal puisque le constructeur a normalement installé des prises électriques dans toutes les pièces.

 Le CPL nécessite d’acquérir deux appareils, si vous souhaitez en avoir plusieurs il faudra vérifier que juste derrière votre box vous avez suffisamment de prises électriques.

 L’espace sonore.

 Votre appartement c’est un écosystème sonore. Concevoir des ressources audio et vidéo ne s’improvise pas car on découvre très vite qu’il y a des bruits parasites.

  • Vos voisins, notamment l’amoureux du bricolage et de la perceuse.
  • Vos enfants
  • Le système des objets

Il faut que l’espace sonore de conception soit étanche avec les autres sons de votre espace

L’espace visuel

Il faut dans le cas ou vous utilisez la vidéo, vous positionner idéalement pour que vous soyez vu. Évitez de vous asseoir dos à une fenêtre, on ne verra que votre silhouette.

Il faut professionnaliser votre espace visuel, votre vie privée ne doit pas interférer.

Le e.learning apprendre et enseigner dans des espaces signifiants.

15 Déc

Apprendre en e.learning est un acte complexe. Les apprenants doivent apprendre à penser leur formation dans un cadre spatial recomposé. Historiquement nous sommes encore dans un cadre institutionnel où la plupart des enseignants ont été formés dans des lieux structurés par le principe de l’unité de temps et de lieu (une salle de classe, un enseignant, un horaire prescrit, un groupe d’apprenants).

Le e.learning fait voler en éclat cette grammaire largement construite au 19ème siècle. Dans la configuration dématérialisée les apprenants reçoivent les informations par le biais d’un terminal numérique (je ne dis plus uniquement ordinateur)situé dans un lieu physique spécifique et identifié.

Dans ce cadre, le concepteur du cours aura construit son module en amont et l’aura déposé sur une plateforme (LMS). Le tuteur entrera en contact avec ses élèves grâce à son terminal numérique selon le mode qu’il aura déterminé dans son scénario tutoral (classe virtuelle, forum, mail, chat …). La communauté d’intérêt constituée sera donc géographiquement éclatée. Pouvons nous en déduire que les acteurs du dispositif de formation sont des cellules apprenantes isolées et autonomes ?

On ne peut réduire cette construction sociale aux iconographies commerciales qui «métaphorisent» par raccourci le e.learning comme un face à face Homme / machine.

Je souhaite dans ce billet lancer quelques éléments de réflexions sur la signification des espaces de formation au sein desquels interagissent les différents acteurs. La FOAD s’exerce dans un ensemble d’espaces signifiants qui se croisent, il faut intégrer dans les stratégies de formation la perception du (des) sens des espaces dans lesquels vont se mouvoir enseignants, tuteurs et apprenants.

En préalable à tout lancement d’une session de formation en ligne , il me semble nécessaire d’expliquer aux apprenants qu’un espace de formation est codifié, qu’il a du sens. C’est de mon point de vue une condition centrale pour que le groupe se constitue et cimente des relations cohérentes. Il n’y a pas un espace numérique codé mais un ensemble d’espaces sociaux normés.

La dématérialisation des espaces de formation modifie la structure des relations sociales. Il est possible que ces changements puisse entraîner une perte des repères qui ont été longuement construits dans la vie réelle. Il s’agira, par conséquent, d’entrer dans un lent processus de déconstruction des habitus sociaux du réel pour entrer dans une reconstruction d’un habitus virtuel.

Dématérialiser un espace réel ne signifie pas créer des espaces neutres, bien au contraire. Les espaces qui accueilleront les apprenants sont fondamentalement des espaces signifiants, il est nécessaire de les appréhender de la sorte.

Le démontrer de façon théorique est un exercice auquel on peut se prêter avec efficacité pour peu que l’on soit capable de l’étayer par des propos référencés, il se peut que la pertinence, la clarté du propos puisse faire avancer la recherche, mais …

Le e.learning est aussi un espace d’usages dans lequel les acteurs auront à s’intégrer pour apprendre et y exercer leur sociabilité. Entrer en FOAD c’est s’inscrire dans un processus de déconstruction / reconstruction, réel Vs virtuel. Les concepteurs des processus de formation devront, me semble t-il, intégrer dans leurs scénarios une réflexion sur les enjeux des significations des espaces de formation. Le pluriel est de circonstance car il s’agira d’interroger au regard de sa pratique l’espace numérique et l’espace physique.

L’espace physique.

espace-signifiant.001-001Le e.learning ne supprime pas le lien avec l’espace physique, bien au contraire puisqu’il oblige à le redéfinir. Il est loisible aux concepteurs des dispositifs de formation en ligne de construire la formation au sein d’un spectre qui va de la dématérialisation totale au blended learning (formation hybride). Les doses de distanciel et de présentiel seront pesées en fonction des publics ciblés, du bain culturel dans lequel trempent les acteurs du dispositif. La culture nord américaine serait plus orientée vers la dématérialisation, nos cultures européennes plus orientées vers les formations hybrides. Il n’en reste pas moins qu’à un moment donné l’apprenant sera confronté à un espace physique, fut-il réduit à la plus simple expression du bureau sur lequel est posé le terminal de réception numérique (ordinateur, tablette, smartphone …) voire un espace public pour des postures de mobile learning.

La réflexion sur l’espace physique doit dépasser la posture technologique centrée sur un outil de communication, qu’il soit de type « one to one » ou « many to many ». Il faut analyser le lieu physique de formation parce qu’il est signifiant et qu’il est indispensable que les apprenants aient la capacité d’appréhender cette signification.Ce n’est pas parce que la pratique des réseaux est quotidienne qu’elle induit une bonne perception des relations qui s’y exercent.

Mon analyse se basera sur deux types d’espaces physiques, l’espace privé que nous nommerons le domicile et l’espace institutionnel (établissement scolaire, université)

Le lieu de vie privée comme lieu de formation.

La société de l’information a modifié de façon profonde la nature du domicile privé. Dans la période industrielle qui se construit au 19 ème siècle on éloigne le travailleur de son environnement familial pour que sa force de travail soit entièrement consacrée à son ouvrage. La partition vie privée, vie professionnelle est nette. Le numérique a modifié ces enjeux spatiaux. Il peut être, à la fois, lieu d’expression d’une activité sociale privée et lieu d’activité professionnelle. Les deux cercles de sociabilité sont de nature différente mais ils se télescopent.

En l’état il appartient aux concepteurs d’expliquer la différence de nature des deux activités qui s’exercent dans un lieu identique.

L’espace privé par définition a-institutionnel, devient pour une durée déterminée un espace institutionnel. L’entrée dans un dispositif de formation en ligne s’opère par un procédé contractuel engageant de façon synallagmatique l’institution et l’apprenant. La théorie des contrats explique que les obligations et droits de chacun n’ont pas d’effet sur les tiers. Dans la pratique la phase du e.learning pratiquée à domicile engage les tiers, notamment son entourage personnel (non impliqué directement dans la formation).

L’analyse des dispositifs juridiques confirme cette intrusion du public dans la sphère privée. La réglementation du DIF (droit individuel de formation) et son extension le CIF (congé individuel de formation) spécifie clairement que la formation ne peut se faire qu’en dehors du temps de travail effectif, soit les week-end et/ou les temps de vacances.

Le e.learning nous amène à penser à nouveau la qualification du lieu privé. Il peut être une extension du lieu de travail dans le cadre d’une formation. Il appartiendra aux concepteurs de penser les articulations entre les temps privés et les temps professionnels. Il leur reviendra d’expliquer ces enjeux formalisés auprès des apprenants.

Je voudrais retenir plusieurs points pour forger cette analyse :

– La sécurisation du lieu d’accès, quelle politique de sécurité doivent engager les apprenants sur leur terminal ?

– Le domicile de l’apprenant devient un nœud d’entrées et de sorties des flux d’informations, notamment visuelles. Dans l’hypothèse d’une instrumentation des flux vidéos il faudra s’interroger sur la nature du cadre visuel renvoyé à ses interlocuteurs. Il devient d’une certaine façon institutionnel, il représente l’apprenant dans sa dimension professionnelle. Il faut se poser la question de ce que l’on souhaite montrer ou dissimuler au groupe. La webcam est intrusive, il faut neutraliser l’espace intime pour le rendre institutionnel.

Le degré de vision de la caméra capte un espace physique qu’il faudra rendre institutionnellement signifiant et il faudra neutraliser la dimension intime qui pourrait parasiter le cadre institutionnel. Dans ce cadre signifiant des X degrés du champ de vision, l’individu apparaît. L’apprenant est dans un espace privé mais s’exprime à titre professionnel. Il faudra penser la représentation corporelle qui passe par des stratégies vestimentaires. Quelles sont-elles ?

– Travailler à domicile c’est forcément négocier les temps avec son entourage. A cet instant de ma réflexion je n’ai pas de réponses mais un ensemble de questions.

Quelles régulations familiales doivent s’opérer dans ce cadre ? Qu’est ce qui domine à l’instant de la formation ? La vie privée ou la vie professionnelle ?

L’espace virtuel.

Le second espace dans lequel les acteurs vont se retrouver est numérique, il est l’essence même du e.learning. Il est très complexe. La navigation dans ces espaces, n’est pas de mon point de vue, naturelle. Les liens de socialisation qui s’y construisent sont codés et complexes, une méconnaissance des enjeux, une perception biaisée peut être lourde de conséquences.

Certes les usages non institutionnels ont forgé des habitudes numériques, elles sont de l’ordre du bricolage et sont a-institutionnelles.

L’espace virtuel est un lieu de socialisation, les apprenants vont se rencontrer dans divers lieux que nous pouvons nommer, forum, wiki, mail, vidéoconférence, classes virtuelles … Ils pourront ainsi construire leurs connaissances au sein de ces réseaux composites à forte plasticité.

On peut certainement opérer le parallèle entre les espaces physiques et les espaces numériques. L’espace numérique n’est pas, par définition, un espace dédié à une activité spécifique. Ce sont les utilisateurs et les concepteurs qui lui donnent du sens. Il y a potentiellement autant de sens qu’il y a d’usages. Il est donc nécessaire que les acteurs apprenants soient en capacité de comprendre les enjeux de chacun de ces lieux numériques.

Je voudrais, à titre d’exemple, prendre le cas de la formation à l’éducation nationale. Nous pouvons apprendre dans les espaces numériques de façon informelle (réseaux sociaux, MOOC, chaines vidéos en ligne) et/ou formelle (foad). L’objectif est dans les deux cas identique (apprendre) mais la signification des espaces est différente. Dans le premier cas on s’inscrit dans un réseau informel qui se construit au grès des intérêts communs de communautés plus ou moins éphémères. Dans le second cas la dématérialisation est toujours présente mais elle inscrit les relations d’apprentissage dans le cadre formel d’une relation institutionnelle. Si les modes d’acquisition des savoirs sont souples, ubiquitaires et non hiérarchisés, ils s’inscrivent quand même dans un rapport d’autorité hiérarchique construit par le droit de la fonction publique. Le télescopage des deux espaces peut être déstabilisant pour les apprenants car l’espace numérique d’apparence a-institutionnel à tendance libertaire est dans la pratique un espace normé, social et hiérarchique quand il est scénarisé par une entité régulée.

Voici les quelques pistes que je souhaite analyser plus précisément. Ce billet est construit comme une compilation de réflexions. Il m’appartiendra des les étayer par des lectures scientifiques qui donneront plus de solidité intellectuelle à ces pistes.

Des e.learning center au service du e.learning ?

17 Nov

J’évoque régulièrement dans ces colonnes les questions pédagogiques liées au e.learning. Notre système de formation, comme le reste de la société, est en tension (1) notamment parce qu’il oscille entre un monde ancien qui se fracture et un monde nouveau qui peine à se dessiner. Ce mouvement pendulaire qui va du modèle vertical vers le modèle horizontal, recompose les espaces de formation.

Nous devons nous poser la question suivante : Dans quels espaces physiques et virtuels apprendra t-on dans un avenir proche ?

Il s’agit ici d’une question globale qui engage à argumenter dans un périmètre triangulaire délimité par les compétences de l’État, les compétences des collectivités locales et les enjeux stratégiques du e.learning.

Les espaces de travail futurs, notamment les dispositifs de e.learning, qu’ils soient dans les universités ou dans les établissements du secondaire seront imaginés dans ce triangle.

Nous sommes, à ce jour, dans l’attente du troisième volet de la décentralisation qui précisera et / ou redéfinira l’état des rapports de compétences entre l’État et les collectivités locales.  Si l’on se prête au jeu de la prévision sur la formation, on peut isoler quelques éléments clés :

La formation initiale est un enjeux fort pour l’avenir de notre société. Il faut d’une part former les futurs cadres de la nation et d’autre part permettre au plus grand nombre d’accéder au savoir et à la connaissance, cet exercice va de la maternelle à l’université.

La formation tout au long de la vie («life long learning») est l’autre enjeu. Il faut maintenir à jour le potentiel de connaissances et de compétences des salariés exerçant les métiers actuels. Il faut en parallèle anticiper les besoins des formations futures en tentant d’imaginer des métiers qui n’existent pas encore. À ce propos Michel Serres (2) dit : «À la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Élèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi !»

Les besoins de formation sont immenses dans une société de l’immatériel, Jeremy Rifkin (3) annonce même l’émergence de la «troisième révolution industrielle» (2). Les modèles de formation qui seront choisis et instrumentés détermineront en partie les critères d’efficacité pour la transmission des savoirs et des compétences. On peut imaginer, sans prendre trop de risque, que la formation s’inscrira, pour partie, dans des dispositifs de e.learning.

L’union européenne définit ainsi le e.learning «l’utilisation des nouvelles technologies multimédias de l’Internet pour améliorer la qualité de l’apprentissage en facilitant d’une part l’accès à des ressources et à des services, d’autre part les échanges et la collaboration à distance »(4)

Dans ce contexte, les décideurs ont (auront) à imaginer les stratégies favorisant l’organisation, la scénarisation et la diffusion du e.learning. Il s’agira ensuite de penser la façon les injecter in vivo dans les dispositifs de formation (initiale et continue). Dans ce billet je n’aurais pas la prétention de balayer tous ces aspects, d’autres sont plus qualifiés et compétents que moi (5), la littérature est foisonnante.

Je voudrais aborder une question peu analysée (en l’état de mes recherches) et pourtant centrale : Quelle est la représentation de l’espace physique de formation dans les dispositifs de e.learning ? Il est courant de lire dans la littératie que les apprentissages peuvent s’effectuer «everywhere and anytime». Abandonnons pour le moment le «anytime» et concentrons nous sur le «everywhere». En décrétant que n’importe quel endroit est potentiellement un lieu de formation on s’affranchit de penser l’organisation de cet espace, on neutralise la dynamique réflexive. Il faut imaginer le(s) lieu(x) d’apprentissage et d’enseignement comme une condition de la réussite des processus du e.learning et par extension du e.teaching (6). Cette analyse sera une déclinaison du champ des possibles, il est nécessaire d’y porter une attention particulière. Je vois pour le moment deux espaces sur lesquels l’analyse doit porter – L’espace privé et l’espace public.

L’espace privé à la lumière de mes premières analyses est un secteur investit par les entreprises marchandes sous l’angle principal de la vente de solutions mobilières. Cette extension de son lieu de travail ne semble pas être encore un enjeu fort. Des pièces comme la salle de bain, la cuisine ou la chambre sont l’objet de beaucoup plus d’analyses. Le développement du télétravail (7) de la formation à domicile inviteront  probablement des équipes à se pencher sur  la question de l’aménagement  des espaces privés et de leurs fonctions spécifiques. Il s’agira d’imaginer comment câbler un appartement, d’imaginer quels seront les équipements nécessaires, de penser l’insonorisation, de cerner la surface utile, peut être d’imaginer un nouveau lieu identifié « personal working space« .

Cette nouvelle façon de réinvestir le lieu privé rompt de façon radicale avec les principes capitalistes du 19 ème siècle où il s’agissait d’extraire le salarié de son lieu familial pour qu’il se consacre entièrement à sa tâche productive. Stefana Broadbent cite l’historien Eli Zaretsky à ce propos; il dit : « L’économie capitaliste du XIX ème siècle avait besoin d’isoler l’individu de ses attaches familiales« (8).

On ne rompt pas facilement avec les principes établis. Il faudra que les responsables acceptent de rompre avec la tradition panoptique (9) et entrent dans un travail de conquête de nouveaux rapports au travail, dans lesquels la confiance devient centrale. Le modèle hiérarchique rigide traditionnel va automatiquement se heurter à ces nouveaux modes d’organisation. Il est prévisible que cette nouvelle posture induise des conflits cognitifs traduits par des attitudes de refus, de rejet.

On peut déjà affirmer que les problèmes de déplacement sur le lieu de travail, liés à la facture énergétique orienteront ces réflexions.

L’espace public – Il est majoritairement définit par les murs des établissements primaires, secondaires et universitaires. Il est le lieu de transmission des savoirs en mode présentiel / synchrone. On y apprend et on y enseigne dans un cadre fixé par les emplois du temps hebdomadaires dans le primaire et le secondaire, annualisé dans le supérieur. Ce mode reste très majoritaire.

En résumé  on peut distinguer trois grands modes d’organisation des enseignements :

  • Les cours spatialisés au sein d’un établissement organisés sur le principe de l’unité de lieu et de temps ;
  • Les cours totalement dématérialisés dans lesquels les enseignants et les tuteurs interviennent par des actions actives et pro actives engendrant  des interactions fécondes.
  • Le « blended learning »qui hybride les périodes distantes et les périodes de regroupement sur site.

Au-delà de ces trois modes d’organisation dominants, il me semble possible d’imaginer une quatrième solution que je me propose de développer dans ses grands axes.

Les collectivités locales ont, dans le cadre de leurs compétences (10) massivement investi dans les écoles, les collèges et les lycées. Les lieux physiques de formation sont désormais équipés d’ENT, de TNI, de micro-ordinateurs, de tablettes. L’information peut être diffusée grâce aux infrastructures de type câblages, fibrages et autres wimax (11). Le territoire est désormais maillé de façon fine par un ensemble de lieux physiques (collèges, lycées, universités) correctement équipés. Les conditions technologiques existent pour penser, organiser et diffuser le e.learning. Il faut y adjoindre des volontés politiques.

Face aux besoins, toujours accrus de formation, aux investissements qu’ils engendrent, ne pourrait-on utiliser les équipements existants pour créer des «e.learning center» (des centres de ressources éducatives) ? Le maillage que j’évoquais précédemment est un vrai atout pour la formation. Les régions sont maintenant en charge du PRDF (plan régional des formations) et de la formation continue. Tous les vecteurs sont identifiés, est-il possible de les mettre en cohérence ?

Plusieurs éléments plaident, de mon point de vue, en faveur de la mise en place de «e.learning center territoriaux» :

  • Les besoins de formation sont identifiés sur les zones géographiques du ressort des collectivités locales ;
  • Les investissements massifs réalisés pourraient être rentabilisés, au-delà de l’utilisation dans la formation initiale (quel est le taux d’utilisation des équipements dans les établissements ?) ;
  • La dimension humaine reste un élément important dans la construction des savoirs. On peut se poser la question suivante ; est ce que la société française est prête pour la dématérialisation totale ? Les décideurs peuvent avoir la crainte de ne plus pouvoir surveiller leurs salariés. Les salariés peuvent craindre une forme de désocialisation (réelle ou supposée)  via les espaces numériques. Je pense profondément que la société française n’est pas encore totalement prête pour une forte dose de dématérialisation. Le relationnel de proximité joue un rôle important   ;
  • La réduction des déplacements sur le lieu de formation. Dans une perspective d’accroissement de la facture pétrolière, les budgets de déplacement vont devenir une variable budgétaire importante ;
  • La consultation des ressources pour apprendre s’est grandement modifiée avec internet. Seuls les plus anciens se souviennent du besoin de consulter les fiches papiers pour obtenir un livre. Il est désormais loisible de trouver, d’accéder et de consulter une grande quantité de ressources en ligne. Quelle sera la place des CDI (dans le secondaire) et des SCD dans les universités dans cet univers recomposé ? Il semble que ce soit un métier qui se transforme. Michel Serres (13) à propos de la «petite poucette» dit : «Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque» La fonction du philosophe n’est certes pas d’indiquer l’unique chemin mais de nous armer conceptuellement pour le trouver… À terme quel est le devenir des CDI et autres SCD si l’on campe sur une organisation forgée sur des missions traditionnelles ?

Le CDI évoluant vers une nouvelle mission via les learning center, sans pour autant renoncer au métier traditionnel ? On peut se poser la question. Bien évidement elle est plus complexe que mon énoncé ne l’exprime. Le changement ne se décrète pas, il s’explique, sachant que l’explication n’induit pas systématiquement l’adhésion.

L’idée ne risque t-elle pas de heurter la communauté enseignante ? C’est fort possible. Il s’agit pourtant de repenser les lieux de formation dans une recomposition numérique de l’acte de formation sans sombrer dans  «l’effet diligence» (14). Il ne faut pas non plus que la modernisation parte du haut et aille vers le bas, qu’elle soit décrétée.

Les recherches réalisées dans le cadre des réflexion de co-design (15) du projet SCALE-UP (16) ou encore du projet learninglab (17) de l’école centrale  pourrait être des pistes pour penser ces lieux mixtes de formation (initiale et continue). Ma réflexion n’a de sens que si elle est pensée de façon globale c’est-à-dire en impliquant tous les acteurs. Le programmiste d’une collectivité locale dit être sollicité dans cette démarche, la question du très haut débit est aussi un enjeu fort, ce n’est donc pas qu’une question de pédagogie.

Cette question est une réflexion de type prospective sur l’espace de formation. La réflexion appelle la confrontation des arguments. Les colonnes de ce blogs sont ouvertes aux observations argumentées

To be continued ….

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 (1)Myrian Revault D’Alonnes « La crise dit notre diff iculté à envisager le futur » http://www.la-croix.com/Debats/Opinions/Debats/Myriam-Revault-d-Allonnes-La-crise-dit-notre-diff-iculte-a-envisager-le-futur-_NP_-2012-10-18-866064

(2) Michel Serres, « Petite Poucette, la génération mutante » (2012) http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-generation-mutante

(3) Jeremy Rifkin – «La troisième révolution industrielle: Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde» Edition Les Liens qui libèrent (2012) – Sur France culture http://www.franceculture.fr/oeuvre-la-troisieme-revolution-industrielle-comment-le-pouvoir-lateral-va-transformer-l-energie-l-ce

(4) Source union européenne

(6) Le tutorat par Jacques Rodet – Le blog de T@D http://blogdetad.blogspot.fr/

(7) Le e.teaching, Les journées du e.learning (2008) http://suel.univ-lyon3.fr/fdv/journees-lyonnaises-du-e-learning/2008-le-e-teaching/voircategorie/26/03-edition-2008–le-e-teaching

(8) Supplément du journal Libération sur le télétravail (éco futur) édition du 12 novembre 2012, Article de Léa Lejeune « Télétravail home à tout faire »

(9) Stefana Broadbent « L’intimité au travail » FYP éditions (2011) page 97

(10) Michel Foucault, « Surveiller et punir » –   Gallimard (1975)

(11) Les acteurs de collectivités locales et la répartition des compétences http://media.education.gouv.fr/file/40/4/1404.pdf#page2

(12) Le wimax en Ariège http://www.wimax-fr.com/lariege-sequipe-fibre-optique-et-wimax/

(13) Michel Serres, « Petite Poucette, la génération mutante » (2012) http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-generation-mutante

(14) L’effet diligence https://moiraudjp.wordpress.com/tag/effet-diligence/

(15) Co-design How Steelcase Redesigned the 21st Century College Classroom http://www.fastcodesign.com/1662898/how-steelcase-redesigned-the-21st-century-college-classroom

(16) Scale Up http://www.ncsu.edu/per/scaleup.html

(17)  Learning lab http://www.learninglabeducation.com/

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