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Les espaces virtuels – réflexions

11 Sep

Les espaces virtuels

1.     Introduction

L’enseignement, notamment dans les Universités est encore majoritairement orienté sur l’acquisition des savoirs académiques par adoption d’une posture descendante frontale, même si de nombreuses expériences tendent à infléchir la tendance. Les apprenants sont mis en situation d’acquisition plus ou moins passive. Matthew B. Crawford dans son livre intitulé « l’éloge du carburateur » dépeint ainsi ce modèle d’apprentissage statique avec ironie mais réalisme :

« Il n’y a pas tellement d’individus qui soient naturellement enclins à rester sagement assis en classe pendant seize ans de scolarité, avant de passer éventuellement plusieurs décennies sagement assis dans un bureau« .[1]

La transmission des savoirs du haut vers le bas, l’inaction et passivité sont les ferments de la reproduction d ‘un système que beaucoup dénoncent mais qui persiste dans le temps. Nous avons à imaginer quels sont (seront) les ressorts pédagogiques qui pourraient briser ces habitudes.

Rendre plus active la participation et l’engagement des étudiants est un objectif qui doit animer les concepteurs des cours. Il ne s’agit pas ici de faire du passé table rase, car l’acquisition des savoirs académiques est une nécessité dans la construction intellectuelle des étudiants / citoyens. Il est besoin d’intégrer dans la réflexion l’acquisition des compétences, notamment professionnelles. Ne perdons pas de vue que les études sont avant tout un moyen et non pas une fin. Dans un contexte social et économique instable il est plus que jamais nécessaire d’imaginer des modes pédagogiques qui sauront accorder harmonieusement l’académisme et les compétences. La condition de la fluidité du continuum entre vie académique et vie professionnelle est à ce prix.

Titulaire d’un diplôme et alors ?

Il s’agit ici d’un enjeu crucial pour l’enseignement et l’apprentissage car il s’agit de mêler la réflexion académique et le savoir faire professionnel. Les technologies numériques peuvent contribuer à créer un liant entre ces deux matières si l’on sait conserver le cap dont la direction est la pédagogie. Nous devons avoir suffisamment de recul réflexif et de raison pour ne pas mélanger nos désirs technicistes et les besoins de la formation.

Dans cette symbiose nécessaire entre la scénarisation pédagogique et l’apport des technologies favorisant l’augmentation de certains apprentissages, nous allons proposer de regarder avec attention la place des mondes virtuels. Ce sont des espaces signifiants et signifiés qui complètent et augmentent l’espace physique réel de formation.

Les environnements spatiaux réels des lieux de formation (lycée, Université) sont peu favorables, de façon générale, à l’acquisition des compétences, et ce pour deux raisons essentielles :

  • Il est difficile, très difficile, impossible, voire inutile de reconstituer un environnement spécifique dans les lieux de formation. Le stage à cette fonction de pont intellectuel entre le monde académique et le monde professionnel ;
  • Nous sommes encore largement convaincus qu’il existe une partition étanche entre le penser et le faire. Notre culture est fortement imprégnée par le primat du disciplinaire. C’est pour cette raison que ces deux modalités d’apprentissage sont encore strictement divisées, souvent même opposées.

Pour autant … mon propos n’est pas un plaidoyer pour le développement de formations répondant à des besoins spécifiques et immédiats du monde professionnel, loin s’en faut.

Nous concevons les formations en alternant des temps et lieux de formation académiques et des temps et lieux de pratiques professionnelles (L’incontournable stage). La période de transition entre l’académisme et le professionnel peut représenter un gap important et difficile à franchir pour les anciens étudiants et pas encore professionnels avertis.

Osons d’ailleurs une adresse aux représentants des écoles formant leurs futurs cadres. Après avoir strictement sélectionné vos étudiants sur une référence fortement académique devez vous ? :

1 – Construire cette formation en continuant à renforcer les savoirs académiques ?

2 – Commencer à travailler activement les compétences ?

Il est possible que poser la question soit déjà un début de réponse

2.     Les compétences parents pauvres de la formation.

Dans les dispositifs de formation initiale il est assez difficile d’intégrer le développement des compétences professionnelles, notamment dans les sciences humaines. Nous avons tendance à concevoir notre mode de pensée de façon univoque. Nous entendons régulièrement la phrase suivante :

« Il est très important que les élèves de l’enseignement technologique et professionnel aient une bonne formation généraliste » nous entendons rarement, pour ne pas dire jamais, l’inverse.

Les enseignements sont donc largement conçus pour asseoir l’acquisition des savoirs académiques. Les enseignants y sont mêmes très attachés au sens ou c’est la reproduction de leur mode personnel de formation (l’oralisation du livre). C’est à la fois une force et une faiblesse. Une force parce qu’un enseignement généraliste permet assurément aux apprenants d’évoluer et de s’adapter dans une société que nous savons changeantes l’hyperspécialisation précoce d’une formation pourrait être comparée à de « l’obsolescence intellectuelle programmée »). Une faiblesse car le passage de la vie académique à la vie professionnelle peut se révéler difficile par manque de compétences acquises en amont de l’exercice professionnel. N’oublions pas cette demande récurrente des services des ressources humaines « Quelle est votre expérience ? » ou dit autrement, si j’ose une forme d’excès « Nous allons vous embaucher car vous avez toutes les qualités requises : 24 ans d’age et 35 ans d’expérience »

À la ligne de partage des savoirs académiques et de la constitution des compétences existent les mondes virtuels. Ils peuvent constituer un liant permettant d’amalgamer harmonieusement le monde académique et le champ des compétences.

3.     La virtualité, un élément de la formation (pour qui ?)

Un élément de réponse (parmi d’autres) peut être identifié dans l’exploration du virtuel. Divers scénarios de formation élaborés, mis en place, s’appuient désormais sur un mélange subtil entre le réel et le virtuel.

Il faut cependant accepter que certains acteurs refusent encore cette transition. L’innovation entrant dans une sphère professionnelle stabilisée, construite lentement, élaborée sur des principes autres (disons 1.0) peut constituer une forme de remise en cause de ce qui a construit professionnellement un individu. L’injonction à l’innovation peut être de mon point de vue extrêmement destructrice quand elle n’est pas expliquée et surtout pas accompagnée. Le temps extrêmement rapide des inventions technologiques 2.0 doit apprendre à composer avec le temps long du changement social. Nous oscillons ainsi entre le réel et le virtuel pour construire des séquences de formation. Notre espace de conception, intellectuelle peut s’exercer dans le réel ET dans le virtuel, le pont entre ces deux espaces étant la capacité à créer de la confiance, « le care pédagogique ». Il ne s’agit plus ici de se limiter au champ d’action des seuls enseignants mais bien d’impliquer toute la chaine administrative, sans exception.

 Dans cet espace pédagogique augmenté, nous devons, à la façon des pionniers du far west au 19ème siècle, explorer ces nouveaux espaces du savoir. Certains sont fertiles d’autres totalement stériles. Les mondes virtuels sont une des dimensions de ce « far web », lieu de conquête et lieu de non droit (ou de droit en devenir)

A.            Définition du virtuel

Il convient de définir, avant toute chose, ce qu’est le virtuel parce qu’il est devenu un mot valise prétexte utilisé dès que le numérique est convoqué.

B. Des fonctionnalités plus qu’un outil

Le travers du discours commun sur le numérique est de mettre en exergue le nouvel outil, la nouvelle application qui a remplacé la solution qui avait elle même promis les jours meilleurs de la pédagogie. Sans méconnaître l’apport des solutions technologiques qui inondent le marché, je pense que c’est avant tout la pédagogie qui doit prévaloir. Au risque de proférer une banalité la mission des enseignants et des formateurs est de favoriser les apprentissages. Nous vivons assez largement dans la vision techno centrée de l’âge du numérique qui nous persuade que nous venons de tout inventer en instrumentant numériquement nos processus. Cette instrumentation des enseignements et des apprentissages est pourtant une histoire ancienne, il suffit pour cela de se référer, notamment, aux expériences du collège expérimental de Marly le Roi[2], aux travaux de l’ENS Saint Cloud[3] dans les années 60 et 70 ou encore la radio télévision scolaire qui fait le point sur l’état des technologies en 1967[4]. Le lien enseignement / machine est un ancien rapport qui engage la foi dans la puissance des technologies. Ce débat est cependant renouvelé avec l’émergence du numérique et de la puissance de ses propositions. Nous sommes à l’aube de la troisième révolution industrielle, à un tournant de changement de la société. Le débat sur l’innovation est un pari sur un champ du possible et prendre le risque d’être démenti par les logiques de l’usage par les machines à communiquer[5]

1.     Qu’est ce que l’innovation en formation ?

L’innovation en formation est une question que j’ai partiellement abordée dans la première partie. C’est une question ancienne mais elle est renouvelée dans ses questionnements avec le numérique. Elle est un champ d’analyse qui se situe entre l’humain et le technologique, fruit d’un équilibre subtil ou l’Individu ne peut renoncer à son rôle central. La vraie innovation en pédagogie est sociale ou n’est pas.

Les technologies numériques, masquent une forme d’inquiétude dans le monde des enseignants et des formateurs. En quelques années ils ont du modifier leur façon d’être professionnelle. Ce qui était vérité, à tout le moins, ce qui faisait l’objet d’un consensus, a été très rapidement remis en cause, sans réelle transition.

L’innovation doit donc commencer par un acte permanent de pédagogie auprès des enseignants et des formateurs, le mot confiance devant supplanter le terme injonction. Innover c’est construire le « care pédagogique ». il faut accepter que les membres de la communauté éducative dialoguent, débattent, créés des règles communes, qu’il y ait, comme disent les psychanalystes, une activité déontique. Stefana Broadbent rappelle dans son ouvrage « l’intimité au travail[6] » que dans les années 60, dans les entreprises seul le cadre, digne de confiance, pouvait avoir le téléphone dans son bureau. À qui viendrait l’idée aujourd’hui de confisquer le téléphone portable aux 24 millions de propriétaires[7] ? L’usage est totalement normalisé car nous sommes passés du stade de l’innovation à celui de la généralisation, puis à celui de la confiance.

Nous regardons le doigt qui nous montre la technologie quand il faudrait se concentrer sur les habitus sociaux.

Les espaces virtuels 3D existent comme un champ des possibles. Ils sont des grands classiques de la littérature de science fiction[8] Techniquement ils font leurs preuves notamment dans l’industrie, il reste maintenant à franchir le cap dans les modules de formation.

2.     La réalité virtuelle

Le concept de virtualité nous impose de faire un détour par les concepts et de donner une définition afin de mieux cerner le propos, cela nous engage à pratiquer la stratégie du détour intellectuel.

A.    La virtualité.

Ce mot s’est inscrit dans le langage commun et s’est quelque peu dilué dans la mesure ou il est utilisé pour qualifier ce qui est numérique. Or la virtualité est un concept cadré et qui prend sa source dans la pensée des philosophes grecs. Marcello Vitali-Rosati[9] nous donne des clés pour explorer ce concept :

« Le virtuel est ce qui a un principe de mouvement conduisant à la production de quelque chose de nouveau : c’est ce qui ressort de la définition aristotélicienne de dunaton et qui reste présent dans l’emploi scolastique du terme virtualis. Cet aspect est d’ailleurs présent dans l’idée de virtuel par rapport aux nouvelles technologies car le virtuel est toujours pensé comme une force qui pousse vers la production d’un actuel différent du virtuel duquel il provient. »

Il existe une littérature abondante sur le concept de virtualité ; que je vous invite à lire si vous souhaitez approfondir cette notion.[10]

Être dans le virtuel c’est donc se mettre en mouvement, c’est créer quelque chose de nouveau. Enseigner et apprendre (est-il possible de différencier l’un de l’autre ?) c’est virtuellement créer de la nouveauté, se mettre en mouvement pour créer du sens.

Il nous revient ainsi de jalonner ce qu’est cet espace de formation où le virtuel le dispute au réel.

Notre analyse sera plus restreinte en terme d’artefact de formation puisque nous allons évoquer les mondes virtuels et leurs fonctionnalités. Ce concept est balisé et c ‘est dans ce cadre que nous tenterons de définir des usages pédagogiques qui permettent de confronter l’acquisition des savoirs académiques et des compétences en une même instance.

Notre propos ne sera pas de tenter de prouver qu’il y aurait un outil aux fonctionnalités parfaites. Il s’agira de montrer que dans un repère pédagogique déterminé il est possible de faire progresser les apprentissages.

B.    La définition du monde virtuel

Il importe, pour commencer, avant d’essayer de tenter de donner une définition de visualiser une expérience pédagogique menée en monde virtuel. Le QR code ci-contre vous aidera à donner un cadre visuel à une structure complexe. Ce travail de visualisation doit aider à mieux comprendre les analyses théoriques engagées plus loin.

La simulation de procédure pénale – Expérience de la FDV (faculté de droit virtuelle) de l’Université Jean Moulin Lyon 3

« Le monde virtuel de simulation est un monde en trois dimensions (3D) créé à l’aide d’un logiciel et d’une programmation, spécifiques. Le monde est en général une représentation de lieux réels mais il peut être aussi une construction purement imaginaire élaborée dans le cadre d’une démarche plastique. Il permet à un groupe de personnes éclatées géographiquement et placées en situation immersive d’interagir. Les acteurs du dispositif peuvent, à l’aide d’avatars, d’objets ou d’une vue subjective, parler, écrire, gérer des attitudes corporelles, se déplacer, y compris en s’affranchissant les lois physiques du monde réel. Le groupe constitué partage un intérêt commun, défini dans un projet élaboré de façon formelle. Les apprenants seront mis en situation d’acquisition des savoirs et de compétences en reproduisant des situations du réel. Les situations sont reproductibles à l’infini, elles permettent d’analyser des situations simples (des routines) ou extra – ordinaires. Le monde virtuel de simulation combine des constructions scénarisées au service d’enjeux d’enseignement[11] et d’apprentissage[12]. » Jean-Paul Moiraud 2012

3.     Le cas de l’utilisation des mondes virtuel en procédure pénale

Dans cette configuration pédagogique, le monde virtuel est utilisé dans le cadre du diplôme universitaire (DU) de l’école de droit de Lyon (EDL). Le scénario de ce cours de procédure pénale a prévu d’intégrer les fonctionnalités d’un monde virtuel. Il ne faut pas ici, comme ailleurs en innovation, céder à l’effet magique de l’outil. Cette technologie procède d’une genèse instrumentale car elle est intégrée dans un ensemble plus large scénarisé. Les enjeux tiennent à la capacité de l’équipe pédagogique à former les étudiants aux savoirs académiques et aux compétences à acquérir dans un métier. Il est indispensable au préalable de scénariser sa pratique l’intégration du monde virtuel en étant une dimension.

A.     Un monde virtuel intégré dans un dispositif de formation

Les enjeux et les acquis de la formation ne peuvent se résumer au seul monde virtuel mais bien à la capacité de le rendre dynamique dans un dispositif large. Il serait contreproductif d’emmener ex abrupto les étudiants dans un monde virtuel. Coupé de toute logique pédagogique, le monde virtuel se réduirait à une aimable démonstration technologique. La puissance technologique dissociée d’un sens intellectuel n’a aucune logique. Il y aurait, si l’on restait sur cette dichotomie, ici une vision « mal technicienne »[13] de la construction pédagogique. Ce n’est pas la machine et son logiciel qui pervertirait la l’Homme et donc son dispositif de formation mais bien l’Homme qui pervertirait la machine.

La première démarche des concepteurs doit ainsi consister à identifier les intentions pédagogiques qui seront activées dans le processus de formation. La démarche intellectuelle consiste à aligner un ensemble d’images « a presenti » qui constitueront à terme un schéma dynamique d’apprentissage. C’est un analogon, une série de représentation de ce qui sera. L’invention doit être la résolution d’un problème, s’il y a problème isolons le, c’est préférable à la création.

B.  Un besoin de scénarisation

Cette identification passe par le processus de scénarisation. Nous pouvons la résumer en cinq points et cinq questions :

  • Quelle est l’intention pédagogique des concepteurs ?
  • Quel est le contexte pédagogique dans lequel seront intégrées les fonctionnalités identifiées ?
  • Quel est le public concerné ?
  • Quelles seront les ressources produites ?
  • Quels seront les outils utilisés ?

Cette étape est fondamentale car s’il est vrai que l’on peut définir des invariants de formation en monde virtuel, il convient de penser le dispositif dans un contexte précis. Il est difficile de construire une structure unique allant du collège à l’Université. Le scénario est par lui même une forme de virtualité car il engage ses concepteurs à prendre des paris sur l’avenir. Rien ne garanti que les principes définis dans un premier temps soient ceux qui prévaudront dans le réel de la pratique pédagogique. L’usage itératif est donc un gage de réussite.

C.             Acquérir des compétences grâce au monde 3D

Un savoir n’est jamais un objet neutre car il est développé dans un contexte social spécifique. Nous exerçons nos savoirs en relation avec l’autre, là ou nous pensions que le numérique ferait de nous des esprits, nous percevons qu’il convoque régulièrement notre rapport au corps et notre rapport à l’espace. C’est dans cet espace que se construit la professionnalité.

Les mondes virtuels permettent aux enseignants de construire des enseignements spatialisés dans lesquels les acteurs des dispositifs pourront apprendre de façon protéiformes.

  • Le savoir confronté à la spatialisation

Le savoir et les connaissances ne sont pas des concepts neutres, ils sont intégrés dans le fonctionnement de la société. Il est de ce fait nécessaire de les injecter in vivo. Or, le contexte de la société de l’immatériel tend à nous faire privilégier l’esprit au détriment du corps. C’est probablement une erreur historique. Notre savoir est spatialisé, les mondes virtuels, paradoxalement, peuvent nous aider à apprendre cette spatialisation.

  • Le rapport homme / espace

Outre la possibilité de vérifier les savoirs académiques les acteurs des dispositifs peuvent s’inscrire dans un espace social reconstitué. Les apprenants (avatarisés) sont immergés dans un espace 3D dans lequel ils pourront se mouvoir. Dans de nombreuses situation du réel, le placement du corps dans l’espace à une grande importance car il est signifiant. Dans le cas des simulations de droit pénal, les étudiants doivent apprendre à se situer dans l’espace du tribunal. Chaque placement est signifiant. On pourrait étendre cette réflexion à une grande quantité de situation d’apprentissage.

Ces capacités à percevoir son espace professionnel sont difficilement réalisables dans le cadre d’apprentissage classique si ce n’est en procédant par des dispositifs de contournement (image, vidéos, jeux de rôles)

  • Le rapport Homme / Homme

L’accès au monde virtuel commence par la création de son identité virtuelle. Une immersion passe par le truchement de la conception de son double numérique avatar[14]

L’interaction sociale peut être intégrée dans les scénarios des pédagogies immersives car les avatars disposent d’artefacts sociaux. La voix bien sûr mais aussi la possibilité de gérer des gestuelles (se saluer, lever la main, acquiescer, dénéguer, tendre la main, marcher,). Le corps est donc réintroduit dans les dispositifs de formation.

Le vêtement est une dimension importante dans une interaction sociale. Dans le cas de la simulation d’un procès, les acteurs portent des habits professionnels signifiants. Les magistrats, les avocats portent dans leur exercice professionnel des vêtements signifiants.

Le rapport Homme / Homme outre la simulation engagée par les étudiants, c’est aussi le rapport tutoral entre l’enseignant et les apprenants. Dans un monde comme second Life ou opensims il est possible d’activer une fonction qui n’existe pas chez les humains. Je pense ici à la vue augmentée qui permet de suivre une action sans avoir à bouger et / ou en étant loin d’une scène dynamique.

Au-delà des possibilités instrumentales offertes par ces mondes, le rapport Homme / Homme est élargi car le lieu d’interaction s’opère dans la virtualité. Le monde réel ne sert que de point d’accès technologique en mettant à disposition les écrans ou toute autre dispositif d’accès.

  • Le rapport Homme / objet

L’interaction, si l’on considère que son spectre doit être large, doit aussi s’appliquer aux objets. Il est ainsi possible d’interagir entre acteurs en mobilisant son rapport à l’objet. On peut s’asseoir, monter dans un hélicoptère, conduire une voiture, se déplacer dans un espace précis, manipuler des outils divers.

Je voudrais conclure ce point en insistant sur le besoin de déborder ce rapport avec l’environnement instrumental en le structurant au sein d’un scénario pédagogique très structuré.

D. S’affranchir du syndrome du geek, « ben … c’est simple ! »

J’aimerais jalonner le champ de mon propos en précisant que les mondes virtuels sont encore largement inscrits dans le champ des innovations. Le marqueur de la réussite de ce champ d’application serait de constater sa diffusion, sa banalisation, qu’il devienne une routine.

Si la réalité virtuelle est une terre riche de promesses, elle doit être accessible à tous et pour tous au sein de modules de formations bien identifiés. Il serait malhonnête intellectuellement de prétendre que toutes les formes d’enseignement sont éligibles aux mondes virtuels.

Il convient donc ici de s’affranchir du « syndrome du geek » c’est-à-dire ne pas se figer dans l’idée que ses propres enthousiasmes technophiles sont forcément ceux des autres. La construction de modules pédagogiques en monde virtuel est complexe (comme toutes constructions), affirmer la simplicité comme principe affiché est réduire son analyse aux compétences technologiques basses (compétences manipulatoires).

Alors oui les mondes virtuels sont riches de promesses mais de l’esquisse il faut savoir passer au gabarit. Il est nécessaire de faire primer le pédagogique sur le technologique.

4.     Quel monde virtuel ?

Posons en introduction un principe qui me paraît central : « Ma réflexion à pour objectif d’imaginer comment donner de la plus-value à l’enseignement, pas à promouvoir une technologie parmi d’autres »

Si la conception de l’apprendre et de l’enseigner est centrale il faut la mettre en écho avec les enjeux techniques. Il faut procéder à des arbitrages et choisir une technologie qui soit la plus adaptée en terme d’intentionnalités pédagogiques. Il importe de se poser dès le début du processus la question suivante : « Quels sont mes objectifs pédagogiques ? ». À défaut de réponse il est vain de continuer à s’engager sur ce chemin pédago / technologique.

L’accès au monde virtuel peut s’effectuer à l’aide de plusieurs technologies. La plus emblématique est certainement second life mais il y a aussi la solutions libre comme opensims. Ces deux environnements permettent de développer des scénarios très complexes.

Il y a, de mon point de vue, deux postures dans ce registre :

  • Celui du passionné qui développe des scénarios dédiés. Les exemples sont nombreux, les expériences très intéressantes mais elles reposent sur un seul individu et c’est un point faible.
  • Celui de l’équipe constituée et pérenne qui permet de s’inscrire dans le temps et peut être de s’engager dans des dispositifs plus massifiés. La communauté opensims de ce point de vue permet d’engager des projets en s’appuyant sur le principe du collaboratif.

La complexité est inscrite dans la conception mais elle l’est aussi dans la mise en œuvre. Ces mondes virtuels nécessitent de charger un navigateur spécifique, de créer son avatar, d’apprendre la façon de se développer, de voler, d’interagir, de saisir les objets, de gérer sa vue normale et augmentée. Tout cela s’apprend bien évidemment. Il ne faut pas perdre de vue que l’objectif premier est l’apprentissage.

La question à trancher est de déterminer quelle est la nature du ratio entre les temps d’apprentissage des modalités instrumentales de l’environnement et les temps de formation active. Nous sommes ici dans la réflexion qui consiste à pouvoir transformer l’exercice d’innovation en outil de massification, le moment où le principe ne fait plus l’objet d’analyse, lorsqu’il a fusionné dans son milieu.

On voit poindre des solutions qui pourraient simplifier ces processus. Je pense ici à l’émergence des casques virtuels. Ils sont peut être les nouveaux horizons de la pédagogie immersive au sens où ils libèreront de l’emprise avec la machine (le rapport main / clavier / conduite de l’avatar).

Cette virtualité (réelle) nous amènera, me semble t-il, à penser différemment la place du corps dans les dispositifs de formation. Le casque peut aider à libérer le corps du rapport contraignant bureau / terminal de réception / fauteuil. Il faudra (il faut déjà) imaginer d’autres postures de formation, être debout ou assis dans un fauteuil ? Apprendre d’autres gestuelles notamment aptonomique ? Gérer les questions d’oreille interne pour les plus sensibles à la nausée ?

Les quelques questions que je viens de soulever vont nous engager à imaginer d’autres formes des lieux de formation (on peut limiter ce concept à la seule salle de cours), d’autres gestuelles parce que le rapport instrumental est modifié pendant le module d’apprentissage.

Dans ce cadre les réflexions débordent largement la seule entrée technologique ne suffit pas, car c’est la pédagogie qui est en jeu.

5.     Monde virtuel et serious game, une identité ou une différence ?

Vu de l’extérieur le monde virtuel semble identique au « serious game », pourtant … Même s’il s’en rapproche à bien des égards il s’en différencie sur certains points.

La simulation en monde virtuel s’écarte du « serious game » au sens ou c’est essentiellement l’intelligence humaine qui domine et non uniquement l’intelligence logicielle. Dans un dispositif d’apprentissage instrumenté par les mondes virtuels c’est le scénario élaboré par les enseignants / formateurs qui prévaut. La capacité de scénarisation est donc dominante.

Une autre différence fondamentale, offerte par les mondes virtuels, est la capacité des enseignants à s’immerger dans le scénario avec les apprenants. Nous sommes ici dans un processus où les enseignants ne sont pas les individus qui arpentent derrière le dos des apprenants pour vérifier le bon déroulement des processus d’apprentissage qui s’opère sur le moniteur, mais bien ceux qui participent in vivo à la formation. C’est peut être ici que le concept d’immersion justifie le mieux son terme, l’espace virtuel favorise l’émergence d’un réel espace de collaboration immersive. Nous pouvons oser l’expression de « virtualité réelle ».

Puisque le virtuel puise son existence dans le réel, qu’il est le vecteur de l’action, alors il est loisible d’insérer dans les scénarios une part d’aléatoire. La dimension scénarisée passant essentiellement par l’humain et moins par l’algorithme, il est possible de ne pas tout dévoiler aux étudiants dès le début de la simulation. C’est une façon d’accompagner les apprenants tout en se réservant le droit de tester leurs réactions à une situation donnée [insérer vidéo]

Conclusion

Les mondes virtuels, imaginé par les auteurs de science fiction, développés et popularisés par Second life sont entrés dans les champs expérimentaux. Nos sommes à l’heure actuelle à la croisée des chemins. Le champ des possibles offerts par le développement des technologies nous donne à penser que nous pouvons peut être développer des pédagogies jusqu’alors impossibles à envisager.

Le chemin est encore long mais si l’on sait travailler de concert dans des champs disciplinaires que l’on sait croiser, il est possible de mettre en place des scénarios ambitieux.

L’extension des espaces a toujours été une donnée de l’histoire des peuples, pas toujours heureuse il faut bien le reconnaître. Mis au service de l’éducation l’osmose entre l’espace réel et l’espace virtuel peut aboutir vers des objectifs louables.

***

[1] Matthew B.Crawford, « l’éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail », La découverte, 2009

[2] Marly le Roi – https://www.canalu.tv/video/canal_tematice/formation_des_enseignants.3748

Geneviève Jacquinot – https://www.canal-u.tv/video/canal_tematice/entretien_avec_genevieve_jacquinot.3591

[3] Le laboratoire des langues, ENS Saint Cloud, 1964, – http://www.canal-u.tv/video/canal_tematice/le_laboratoire_de_langues.3753

[4] Le point sur les technologies – https://moiraudjp.wordpress.com/2014/03/01/histoire-des-technologies/

[5] Jacques Perriault, La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer

Paris, Éd. L’Harmattan, 2008

[6] Stefana Broadbent, L’intimité au travail, FYP éditions, 2011

[7] Le journal du net – http://www.journaldunet.com/ebusiness/internet-mobile/equipement-et-usages-des-smartphones-0613.shtml

[8] Neal Stephenson, « Le samouraï virtuel », Ailleurs et demain, Robert Laffont, 1982

William Gibson, Neuromancien, J’ai lu, 1984

[9] Marcello Vitali-Rosati, « La virtualité d’Internet » sur le site Sens Public – Article du 16 avril 2009

[10] Marcello Vitali-Rosati, « circuler dans le virtuel »

Stéphane Vial, l’être et l’écran, PUF, 2012

Alain Milon, « Le corps et le virtuel »

[11] Check list enseignant – https://moiraudjp.wordpress.com/2011/07/13/check-list-professeur-pour-enseigner-dans-un-monde-virtuel/

[12] Check list apprenant – https://moiraudjp.wordpress.com/2011/07/12/check-list-etudiant-pour-apprendre-dans-un-monde-virtuel/

[13] Gilbert Simondon, « du mode d’existence des objets techniques », Aubier, 1957

[14] Avatar –. « Siddhārtha Gautama qui est considéré comme un Avatar de Vishnou. Dans les Puranas, il est le vingt-quatrième des vingt-cinq avatars, préfigurant une prochaine incarnation finale » Wikipédia

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Organiser une classe virtuelle – Scénariser

28 Jan

L’article mis en image

Les organisateurs de cours en ligne bénéficient maintenant de la possibilité d’utiliser des classes virtuelles. Les avantages pédagogiques sont nombreux pour déployer ses cours :

  • Travailler à distance en mode synchrone ;
  • Partager des ressources pédagogiques à distance (diaporama, texte, image, son, vidéo, lien web) ;
  • Interagir sur les documents pour l’ensemble des participants ;
  • Dialoguer grâce à des canaux multiples (voix, chat) ;
  • Organiser le rythme des interventions grâce à la possibilité de lever la main, d’acquiescer, d’exprimer son désaccord sur un point etc ;
  • Enregistrer la séquence.

Je viens de décrire un ensemble de qualités mais en le formulant abruptement en effleurant les touches de mon clavier. Il me semble pourtant qu’il faut préciser ce qu’est réellement l’organisation d’une classe virtuelle, pour ne pas la résumer à un simple acte technologique de paramétrage. Ce premier point est effectivement nécessaire puisqu’il faut organiser par acte de gestion technique, la réunion (date et heure de la réunion, mode d’enregistrement, inscription des participants, envoi du message d’invitation, prévision d’un message de rappel …)

L’image ci-dessous nous donne un aperçu des aspects purement techniques; Il sont nécessaires mais ils ne sont qu’une étape.

classilio-parametrage

S’il fallait se contenter de l’aspect technique alors les enseignants pourraient se limiter à envoyer un mail indiquant la discipline, l’heure, la date et les étudiants concernés. On paramètre et l’affaire est entendue. Le cours réduit à un mode d’emploi technique de Moodle et Classilio.

Il faut le rappeler la technologie numérique en e-learning est au service de LA PEDAGOGIE. Une classe virtuelle doit permettre à un groupe d’étudiants d’apprendre, mais elle reste avant tout  une machine.

Continuons donc le propos avant ma digression. Après avoir paramétré le logiciel (il est indispensable que l’enseignant et les étudiants soient au même endroit en même temps et qu’ils s’accordent sur un sujet commun de travail).

L’enseignant doit préparer soigneusement sa classe virtuelle en faisant émerger la logique de son discours, son plan, la clarté de la méthode qui lui servira de fil rouge. Il faut donc, utilisons un terme central en e-learning, scénariser sa classe virtuelle.

Il faut commencer par un peu de technique, les étudiants savent-ils ce qu’est une classe virtuelle ? Par expérience je sais que ce n’est pas encore le cas. Il faut donc passer par un temps d’acculturation technologique et social. Il est bon d’expliquer quelques principes de base :

  • C’est un espace de socialisation donc il faut arriver à l’heure ;
  • Il faut apprendre à prendre la parole au moment opportun (lever la main, acquiescer ou dénéguer en réponse à une question …) ;
  • Se munir d’un micro casque pour ne pas polluer phoniquement la séance de travail ;
  • Gérer le champ visuel de sa webcam (qu’il soit professionnalisé) ;

Il faut ensuite que l’enseignant scénarise son cours. Mon propos n’est pas de dire que les enseignants ne scénarisent pas leurs cours mais d’affirmer que la scénarisation est autre dans un cadre instrumenté. Classilio permet de déposer des ressources pédagogiques diverses. L’acte de dépôt est classique, l’activation d’un bouton permet d’aller chercher la ressource sur son disque dur et de la rendre résidente sur le cours.

Tableau de bord classilio

Tableau de bord

L’enseignant qui conçoit sa classe virtuelle doit songer à insérer les documents dans l’ordre et la logique de son argumentation pédagogique d’un part et de nommer les fichiers déposer de façon claire (éviter les CP_1 et préférer cas pratique N°1). Nous sommes bien ici dans une logique de scénarisation de la classe virtuelle.

La scénarisation rendra forcément le propos fluide dans la phase synchrone distante, réduira la charge cognitive puisqu’il suffira de cliquer selon l’ordre établi en faisant apparaître la ressource ad hoc. Nous sommes donc bien dans une phase de préparation pensée dans l’objectif de rendre clair un cours à distance.

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Le deuxième point de cette analyse sur la scénarisation est la lecture de l’enregistrement dans un mode asynchrone. Les classes virtuelles peuvent être enregistrées, avantage évident pour les personnes absentes au cours et / ou celles qui voudraient écouter à nouveau le cours. La vidéo est un atout mais elle a des failles importantes. La première est qu’elle est linéaire, il faut l’écouter du début à la fin même si votre désir n’est d’en écouter que 15 minutes sur une durée de 1 heure. On peut bien sûr cliquer aléatoirement mais nous sommes dans des stratégies de bricolage peu intéressantes et confuses.

Si l’enseignant a scénarisé son cours correctement en intitulant  clairement les étapes, en les ordonnant selon le déroulement de l’enseignement on a créé ab initio un chapitrage des cours. De la sorte les étudiants pourront visionner le cours en intégralité ou en partie selon leurs besoins et / ou envies.

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Je voudrais terminer ce rapide billet, synthèse des analyses de mon travail, pour reprendre le titre provocant d’un article de Gérard Berry « L’ordinateur est complètement con« . Nous avons la chance de posséder des outils très puissants mais il ne faut pas qu’ils aient pour effet de créer des silos humains (ceux qui pensent les cours et ceux qui les mettent en musique informatique). J’entends trop souvent cette phrase « Tiens, tu peux me mettre cela en ligne ?« . Bien évidemment que je peux mettre en ligne mais pas à n’importe quelle condition. Mon métier c’est de faciliter la  création collective de sens. Cliquer sur un bouton, copier / coller un fichier, déposer un .pdf n’est absolument pas l’essence de mon métier.

Classilio couplé à Moodle nous donne au quotidien une belle leçon de scénarisation et de sens produits (pour rendre l’ordinateur moins con) mais surtout pour rendre les étudiants plus cultivés, plus en phase avec leur écosystème technologique.

Conception pédagogique et LMS

23 Nov

23 novembre 2015

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Je vais temporairement m’abstraire de la réflexion sur les espaces réels pour m’attarder sur les espaces virtuels. Je voudrais évoquer l’outil que j’utilise tous les jours pour la conception de cours, je parle ici de Moodle (Modular Object-Oriented Dynamic Learning Environment).

Depuis deux ans je me frotte à ce LMS, il m’est apparu très rigide de prime abord mais il est beaucoup plus puissant qu’il n’y paraît. Il est fort probable que mes primes approches aient plus participé de stratégie de bricolage pour satisfaire mes besoins immédiats. L’usage intensif m’a engagé à analyser ce LMS, que je me plaisais à qualifier de « soviétique« , et à dégager des points d’analyse.

J’en retiens les points suivants :

  • Moodle doit inviter les utilisateurs à gérer des langages multi niveaux.
    • Premier niveau – Un cours correspond à la création d’un module (il est possible d’empiler plusieurs modules). Ce ou ces module(s) structure(nt) l’information par empilement. Par défaut les ressources sont empilées les unes au-dessus des autres. La lecture va du haut vers le bas et du bas vers le haut. Nous ne travaillons jamais ou presque selon ce mode linéaire unique.
    • Deuxième niveau – La mise en ligne des cours ne peut se satisfaire de cette structure par défaut. Il faut que les concepteurs développent des modules de cours qui disposent d’une multitude de possibilités de circulation. Il faut donner le choix aux apprenants de pouvoir accéder aux informations de multiples façons.
      • Disposer d’une entrée thématique (présentation des enseignants, présentation des objectifs, bibliographie, cours N°1, cours N°2 …) ;
      • Disposer d’une circulation verticale c’est-à-dire un accès au plan du cours ;
      • Disposer d’une circulation horizontale – c’est-à-dire pouvoir aller d’un cours à l’autre sans avoir à repasser par la page accueil thématisée.

J’avais il y a quelques temps déjà, formalisé ce principe dans un diaporama.

La conception d’un cours avec Moodle consiste à mettre à disposition des apprenants des cours ergonomiques qui tiennent compte de la possibilité de naviguer de façon multiple. La conception doit aussi prendre en compte les intérêts des enseignants. Je reste persuadé (mais le chemin est long) qu’il faut convaincre les enseignants d’investir Moodle, il faut leur donner le choix de

Ressources Moodle

Ressources Moodle

déposer des ressources, d’avoir même une marge de conception pour ceux qui le souhaitent. Il faut donc concevoir un mode de circulation fluide. Il faut ici comprendre que les ressources à disposition ont un sens. Il faut intégrer l’idée qu’il y a une sémiologie de conception. Moodle permet de déposer du texte selon le même procédé dans une étiquette ou dans une page (voir image ci-contre). Pour les apprenants, il n’y a pas de différence à la lecture. Pour les concepteurs la différence est de taille.

Il faut que l’étiquette soit réservée aux titres, c’est-à-dire un message court (enseignants, bibliogaphie, exercice, cours N° 1).

Les textes à haute densité doivent être insérés dans la ressource page. Les enjeux pédagogiques sont respectés sans altérer la lecture de l’ordonnancement des cours dans le mode modification.

Lorsque le travail a été réalisé en respectant les principes évoqués ci-dessus on a la structure ci-dessous, synthétique qui permet de percevoir le mode d’organisation des cours et de déplacer, si besoin, les blocs par simple clic.

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Dans le cas où la conception est réalisée sans tenir compte du sens des ressources, le mode de circulation intègre la totalité du texte. Il rend ainsi ingérable le déplacement des blocs et interdisant toute vision synoptique du cours.

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Je vais continuer cette analyse dans une suite d’articles et avec la parution prochaine, je l’espère,  d’un article dans une revue.

NB : le terme « ressources » utilisé par les développeurs de Moodle pour qualifier les pages et les étiquettes me gène.

Collaboration et outils numériques

20 Août

En avançant dans mes observations sur le numérique, j’essaye de  prendre plus de distance sur la façon dont on instrumente les terminaux de réception. Ils participent à une nouvelle façon de travailler, notamment par collaboration. Je tiens à préciser que la collaboration n’est pas la conséquence de l’introduction d’une machine mais bien le fruit d’une envie, d’une scénarisation, d’une connaissance des enjeux, des potentiels de la collaboration.

Lorsque l’on est situé dans un espace physique équipé de matériel numérique je me demande si l’équation un ordinateur (quelque soit sa forme) un apprenant est systématiquement pertinente, notamment pour une première approche. Nous avons tendance à vouloir systématiquement équiper les apprenants d’un ordinateur. L’équation un apprenant / un ordinateur a du sens mais pas dans toutes les situations me semble t-il.

Les tables tactiles me semblent être un outil qui présente des fonctionnalités intéressantes. Elles favorisent une approche plus collaborative car elles engagent à la fois le corps et l’esprit :

Le corps, parce ce que l’on peut  interagir collectivement sur l’écran, se déplacer autour de la table ;

L’esprit car le geste s’accompagne d’un prise de parole. Celui qui active l’écran de la table s’oblige à expliquer ce qu’il fait, la logique de son raisonnement.

Il va de soi que les scénarios construits doivent intégrer cette dimension de la collaboration, que les enseignants expliquent à leurs élèves les modalités d’action. Nous retombons ici sur des problématiques que j’ai déjà évoquées i.e la place de la voix, l’agencement des salles de cours.

il sera intéressant de suivre l’activité du blog de tactileo. En attendant j’ai tenté de formliser en images mes propos.

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De la ligne au cercle, industrialiser l’individualisation

11 Juil

Depuis quelques temps, la réflexion sur l’aménagement des lieux de formation est devenue un sujet de recherche et de mise en application. Nous voyons émerger des lieux de formation qui tentent de mettre en adéquation les principes de la collaboration, de la coopération avec les solutions mobilières et immobilières. On souhaite faire évoluer les modes d’apprentissage et les modes d’enseignement en pensant les espaces de façon différente.

Si l’on se prête au jeu de la synthèse, on cherche à rompre avec les principes rigides du transmissif pour aller vers des méthodes plus souples ou la collaboration ou l’individualisation sont inscrites comme principe. On tente de prendre en considération les besoins des apprenants qui ne sont plus les mêmes qu’il y a 20 ans. On cherche à éviter les décrochages, les abandons, à surmonter les exclusions dans la masse des formations du supérieur. La réduction de la fracture sociale et le besoin de rendre efficient l’investissement éducatif.

En observant ces travaux de modélisation, je ne peux m’empêcher de regarder du côté de l’histoire industrielle, notamment celle des années 70 dans l’industrie automobile.j’ai souvent dit dans ce blog que j’aimais raisonner en procédant par détour.

Après avoir su industrialiser le geste de l’artisan, le taylorisme s’est imposé comme mode de production massif. La chaine s’est inscrite dans le contexte de production pour réduire les coûts. Dans les années 70 les OS de l’industrie automobile se sont révoltés contre la rigidité du système, l’asservissement de la chaine. Une des solutions mises en place fut celle de l’ilot de production pour permettre aux salariés de rompre la monotonie.

Il y a une logique similaire entre l’agencement des espaces de l’industrie et l’agencement des espaces pédagogiques. On cherche à rompre la logique linéaire des ateliers pour créer des îlots (casser la rigueur de la ligne et la gestuelle répétitive qui asservit). En pédagogie on veut rompre avec la classe autobus pour créer des espaces et des formations plus mobiles, plus souples ou le cercle domine. La notion d’accompagnement et d’individualisation n’est jamais absente de ces réflexions. On veut que les élèves et étudiants participent, s’intéressent dans les processus d’acquisition. Dit autrement on cherche à rompre avec l’ennui qui s’installe dans les classes. Il s’agit de rendre rentable l’investissement de la nation dans l’éducatif (je souscrit à cet engagement démocratique) au moment ou nous engageons dans la société de l’immatériel.

Les dispositifs d’enseignement frontaux participent, me semble t-il, de la logique industielle. On demande aux apprenants d’ingurgiter les savoirs de manière automatique, des savoirs envoyés du haut et allant vers le bas. Les examens sont du même type, il s’agit de reproduire par automatisme des savoirs acquis. Compiler, agencer, massifier, assembler des unités entre elles, voila qui ressemble à de l’industrie. Celui qui suit le rythme de la chaine sera récompensé, celui qui est désynchronisé est exclu.

Nous entendons, à l’heure actuelle, un discours qui dénonce le risque d’industrialisation des processus d’éducation via le numérique. Je suis tenté de poser la question inverse, et si le numérique permettait de mettre à mal une forme d’enseignement fortement industrialisé parce que majoritairement frontal ? Le savoir est distribué à un rythme fixe, immuable cadré par l’emploi du temps, spatialisé dans un lieu normé (la classe, l’amphi, le centre de formation).

Une vidéo de l »INA donne un bon aperçu de cette question, il s’agit d’un reportage sur la question du travail à la chaine – La vidéo

Il y a des passages de cette vidéo qui coupés du contexte resonnent avec une terrible modernité pédagogique

  • « travail répétitif, parcellaire, imposé de l’extérieur » 1 minute 42
  • « les gestes sont répétés et n’ont aucun sens » 2 minutes 52
  • « La réflexion est exclue du processus de travail » 2 minutes 57
  • « l’atelier de taillage est à 80% autonome » – 232 minutes 30
  • « Intéresser les gens à leur travail » – 20 minutes

Il pourra m’être reproché d’opérer des associations hasardeuses mais … Je pense que le numérique a mis en évidence notre façon de construire les apprentissages. Elle est encore largement ancrée dans un schéma industriel construit au 19ème siècle. Nous commençons à voir des initiatives qui tentent d’imaginer d’autres espaces, pour d’autres constructions pédagogiques. Ces expériences d’agencement des lieux de formation brisent la géométrie éducative, on passe de la ligne de transmission des savoirs vers le cercle des learning center, learning lab, fablab, atelier de co-working, 3C ….

Nous devons former en masse et en qualité c’est notre avenir qui est en jeu. Il faut donc industrialiser l’individualisation (E.Davidenkoff)

Il y a, dans ces nouvelles tentatives, une ligne rouge qui nous unit dans le temps celle du passage de la ligne vers le cercle.

Concevoir des cours instrumentés, un exercice de mécanique sociale !

11 Juin

Mon métier ne cesse de me passionner car quelque soit le moment, les activités et l’humeur j’y puise matière à réflexion. Je travaille en ce moment sur la capacité à générer des modèles de cours en utilisant Moodle. J’ai commencé à structurer une analyse en formalisant mes réflexions dans le diaporama ci-dessous.

Il ressort de mes réflexions que la modélisation d’un cours avec Moodle pose deux grands types de problématiques :

  • Il faut prendre en compte la structure mécanique, rigide de Moodle. Un cours (dans sa phase de conception) est structuré de façon linéaire, il faut empiler les sections les unes au dessus des autres. Les sections correspondent aux briques élémentaires des cours et il reviendra aux enseignants de déterminer la nature de cette brique, on peut parler ici de granularité (forte, moyenne ou faible) ;
  • Il faut prendre en compte les besoins des enseignants qui souhaitent diffuser leurs cours. Dans ce cadre, la conception d’un cours doit répondre aux attentes des apprenants. Il faut toujours avoir en tête leur façon de penser, de circuler dans le cours. On n’apprend pas, on ne circule pas exclusivement de façon linéaire. Notre mode de pensée, de travail est hétérogène, nous allons du haut vers le bas, de la droite vers la gauche. Nous pouvons avoir besoin de gérer des ruptures en allant du cours vers le forum, du forum vers le glossaire, engager un aller retour du menu général vers un point spécifique d’une page. Au final la question est de comprendre quelles sont les attentes des apprenants et de saisir de quelle façon est structurée la machine.

L’enjeu de conception pour une équipe qui souhaite développer un cours sur Moodle consiste donc à gérer un outil conçu dans le mode linéaire pour aller vers un mode transversal. Nous retrouvons ici un principe de cinématique (transformer un mouvement en un autre). J’ai le sentiment que mes réflexions sont de l’ordre de la mécanique sociale. Je dois transformer un mouvement de conception linéaire en mouvement d’utilisation réticulaire.

Concevoir un cours instrumenté est un exercice de mécanique sociale

220px-Cam-disc-1_3D_animated traWikipédia (source)

 L’enjeu est certes de modéliser mais en rendant ledit modèle transférable aux utilisateurs / concepteurs, en concevant des modèles qui permettent aux enseignants de déposer leurs cours avec facilité et en concevant des cours ergonomiques qui simplifie le travail d’apprentissage.

La structure de conception linéaire de Moodle oblige à penser rigoureusement le modèle, la conception en carte mentale me semble tout indiquée dans ce cas.

Ce sont mes analyses, ma vision, il est possible que vous ne soyez pas d’accord, ce blog vous est ouvert pour argumenter.

E.learning, donnez nous du temps (suite)

1 Juin

Je voudrais compléter mon  précédent article pour préciser mes cadres réflexifs sur la question du temps en e-learning. Je disais :

« Ainsi lorsque l’on souhaite que des personnes se forment au e.learning, il faut avant toute chose définir précisément quel sera le rapport au temps entre le travail et à la formation. La rédaction d’une convention bipartite me semble tout indiquée.« 

Définir le temps est la question centrale, parce que sa non définition est source de malentendus. C’est d’ailleurs une question ancienne dans le monde de l’éducation. Je pense ici aux statuts des 15 heures et 18 heures hebdomadaires dans le secondaire, les 192 heures annuelles dans le supérieur. Le grand public ne retient que les heures de présence devant les élèves et les étudiants et jamais les temps de préparation. On évoque des concepts qui sont complémentaires mais pas identiques.

Lorsqu’il s’agit de la formation au e.learning, la question est identique. Il est indispensable de déterminer quel est le périmètre du temps de chacun des acteurs pendant les périodes de formation. Il faut le formaliser, lui donner des valeurs mathématiques et cesser de se reposer sur l’éthique professionnelle qui est bien souvent une forme de bénévolat qui n’ose pas dire son nom. La définition doit être construite de façon collaborative en associant de façon étroite le donneur d’ordre et celui qui se forme (l’apprenant).

  • Le donneur d’ordre, je l’ai précisé dans le premier article, doit définir la nature des temps, la cadrer :
    • Cadrer le temps de travail sur le poste identifié. Il fait l’objet de la rédaction d’une  fiche de poste ou ce qui en fait office.
    • Cadrer le temps de la formation. La formation au e-learning n’est pas une activité de surface. J’entends pas là qu’elle ne peut se réduire au simple rendu d’un livrable technique ni à  atteindre l’objectif qui consiste à maîtriser les fonctionnalités de diverses solutions techniques. Il est indispensable que les apprenants s’engagent aussi dans une démarche qui unit la production livrable ET la réflexion tout aussi nécessaire sur les enjeux de cette production. Le travail de conception technique et celui de d’analyse prennent du temps. Dans cette perspective il faut que les apprenants assimilent l’idée que toute la démarche est par essence technico – conceptuelle, un rapport permanent entre la main et la pensée. L’absence de réflexion sur le temps de formation, entraîne de facto chez les apprenants le sentiment d’urgence. Il les amènera à opérer des choix contreproductifs. Ils privilégieront, en toute logique, l’opérationnel en négligeant le conceptuel. Cette dichotomie contrainte revient à créer un fossé entre l’acte de manipulation de la souris, considéré comme acte de production (une opération manuelle) et la réflexion sur les enjeux du e-learning considérée comme  un acte conceptuel à orientation universitaire.
  • Le stagiaire – Les organisations sociales sont par essence complexes. S’il est indispensable que les structures apprennent à définir (attribuer) un vrai temps de formation « Un temps sans impureté ni défaut » pour citer Foucault in surveiller et Punir, il faut que les apprenants apprivoisent ce temps. Se débattre dans un perpétuel mouvement pendulaire entre sa mission et sa formation est inconfortable. Pour autant l’argument du « Je manque de temps » peut être un argument dilatoire, un paravent pour se protéger. Cadrer le temps en amont de tout engagement de formation est me semble t-il protecteur pour toutes les personnes engagées dans le dispositif :
  • L’apprenant qui aura la certitude de dégager un temps fléché (à l’exclusion de tout autre).
  • Le donneur d’ordre – il sera en droit de demander des comptes puisqu’il aura accordé ce temps « cadré et normé » nous nous orientons vers l’obligation de résultat.

« Donner » du temps est en fait un processus contractuel qui consiste à préciser ab initio les enjeux, pour le donneur d’ordre et pour le formé. Nous ne sommes pas loin ci du principe du ROI (Return On Investment) ou retour sur investissement qu’a bien décrit Jacques Rodet pour le tutorat. Nous nous plaçons ici plutôt dans une démarche d’analyse des « gains cachés » que la comptabilité classique peine à quantifier.

Je creuse cette analyse sur le temps avec obstination, certains diront avec obsession mais je pense que c’est une des clés de la réussite du développement du e-learning. Nous en sommes au début des procédés de généralisation et il faut passer par la phase de la formation des formateurs. Donnons leur ce temps, temps du manipulatoire et temps de la conceptualisation.

Soyons capables de collaborer sur ce processus réflexif.

Vous qui lisez ce billet, êtes invités à contribuer à cette réflexions, à donner votre avis, y compris divergent, cela participe au processus collaboratif que nous appelons de nos vœux.

La routine pédagogique

8 Jan

Billet en rapportBillet en rapport de Pierre Roubin (dialogue croisé)

«Et c’est … très simple ! » voilà une conclusion que l’on peut entendre en incise du discours de certains intervenants, dans les formations et les colloques consacrés au numérique et à l ‘éducation.

Les cadres de la formation ont pourtant grandement évolué en quelques années. Au risque de grossir le trait, nous sommes passés très rapidement, presque sans transition, du duo stylo / feuille de papier à la constitution d’un écosystème technologique d’une rare complexité. Il s’est diffusé par capillarité dans et hors les lieux de formation. La « vulgate numerica » faisant place à la « vetus technologica », donne la dimension du changement qui s’est opéré.

Ce n’est pas le terme de  simplicité qui me vient à l’esprit lorsque je tente de mettre à plat les structures du quotidien professionnel des enseignants quel que soit le niveau de formation. Comment peut-on soutenir raisonnablement l’argument de l’acte simple quand s’est construit un écosystème technologique personnel (Philip Ely, 2011) et institutionnel d’une rare complexité ?

Malgré le « Tsunami numérique » (Emmanuel Davidenkoff, 2014) et technologique qui nous submerge, nous pouvons toujours entendre, répété à l’envi, l’argument du  « c’est simple ». Il est intéressant de se pencher sur les raisons qui poussent à l’affirmer avec conviction. Comment peut-on concilier cet apparent paradoxe fruit du [non]dialogue conceptuel entre le geste et la pensée ?

Alors même que le numérique a brouillé l’image du corps dans nos représentations sociales (Moiraud, 2014) la technologie nous invite à avoir une autre approche de ce dernier. Le geste comme élément du corporel est intégré dans les processus d’apprentissage.

Nous avons lentement adopté, au gré des nouveautés technologiques, des attitudes corporelles adaptées. Nous avons rédigé sans nous en apercevoir une nouvelle grammaire du geste. Il s’est régulé en même temps que se sont déployées les technologies numériques éducatives. Notre rapport avec le système des machines (Simondon, 1958) s’en est trouvé transformé.

Depuis cette année j’ai commencé à engager une réflexion sur le lien existant entre la main et la pensée (Moiraud, 2014). Je suis parti du constat par l’usage que l’exercice professionnel dans la société du numérique  aurait amplifié  la dissociation entre le corps et l’esprit, en tout cas dans un imaginaire collectif et littéraire (Milon, 2005)

Nous devons interroger à nouveau le corps dans sa contribution aux méthodes d’apprentissages et à l’enseignement. Nous oscillons entre les postures intellectuelles de la période de Jean Baptiste de la Salle qui affirmait que le corps devait se « tenir droit » et la cyberpériode où il peut s’émanciper en s’extirpant d’une forme de corsetage. Apprendre à relâcher son corps est-il consubstantiel à un relâchement de l’esprit ? Le numérique pose à nouveau avec acuité ces questions.

Revenons aux propos de Jean-Baptiste de la Salle. Il fallait, selon lui « tenir le corps droit, un peu tourné et dégagé sur le côté gauche, et tant soit peu penché sur le devant, en sorte que le coude étant posé sur la table, le menton puisse être appuyé sur le poing, à moins que la portée de la vue ne le permette pas ; la jambe gauche doit être un peu plus avancée sous la table que la droite. Il faut laisser une distance de deux doigts du corps à la table ; car non seulement on écrit avec plus de promptitude, mais rien n’est plus nuisible à la santé que de contracter l’habitude d’appuyer l’estomac contre la table /…/ »  (Jean-Baptiste de la Salle, 1828)

Je ne traiterai pas dans cet article du rapport direct entre le corps et l’espace numérique, je renvoie pour une approche détaillée à la revue Esprit intitulée «Homo numericus ». Des auteurs de renoms y traitent la question du corps. La partie 2 intitulée « Le corps à l’épreuve des cultures numériques ». Antonio Casili (« Culture numérique : l’adieu au corps n’a jamais eu lieu » et « Le stéthoscope et la souris : savoirs médicaux et imaginaires numériques du corps ») ; Entretien avec Georges Vigarello («  Devant l’écran et dans les flux. Éléments pour une histoire des corps dans la culture technologique ») ; Patrice Flichy (« Le corps dans l’espace numérique ») ; Pascal Froissard (« Le corps dans les rumeurs visuelles de l’internet ») ; Alain Léobon (« Le corps à l’épreuve du risque, les expressions minoritaires sur l’internat gay ») ; Delphine Garde(« au cœur à corps avec le manifeste Cybor de Donna Haraway ») (Revue Esprit, 2009).Les articles et les références bibliographiques sont un terreau fertile pour creuser cette question.

C’est le geste, l’attitude corporelle qui nous intéressera ici, plus que le corps car l’enseignant à la façon de l’artisan doit apprendre son métier, répéter, affuter le(s) geste(s) professionnels qui le rendront expert. Le lieu de formation est son atelier. Lorsque le geste est maîtrisé, il devient alors la routine de l’enseignant, le geste répété, devenu transparent, fera que la phrase « c’est simple » aura du sens !  On l’aura compris la simplicité supposée du geste est le résultat d’un long processus complexe d’acquisition.

Il est utile, pour initier cette réflexion, de se référer à l’ouvrage « Les techniques du corps » (Marcel Mauss, 1933). L’auteur fait référence à un geste jardinier apparemment banal, le bêcher et pourtant … . Il évoque dans son ouvrage un souvenir du champ de bataille : « Les troupes anglaises avec lesquelles j’étais ne savaient pas se servir de bêches françaises, ce qui obligeait à changer 8 000 bêches par division quand nous relevions une division française, et inversement. Voilà à l’évidence comment un tour de main ne s’apprend que lentement. Toute technique proprement dite a sa forme. »

Comme les troupes anglaises, nous sommes en train de changer massivement et rapidement les outils des enseignants. Il faut maintenant que les nouveaux gestes en rapport soient acquis. Sur le front de l’enseignement et de l’apprentissage les troupes ont-elles acquis les bons gestes, les bonnes techniques, ont-elles intégrées les routines idoines ?

Il nous faudra dans un premier temps que nous bordions le champ conceptuel de la routine (1), puis nous nous interrogerons sur la place de la routine dans le métier de l’enseignement (2).

Qu’est ce que la routine ?

Ce terme est paré d’un sens négatif dans le discours commun, un enseignant qui dit que son métier est routinier exprime une part de déception et de lassitude. Le métier ne lui apporte plus le souffle suffisant pour arpenter les voies de l’enthousiasme et de la surprise. Elle serait le pendant de la rhétorique ouvrière du métro – boulot – dodo pour le monde des travailleurs du savoir.

Le terme de routine est très (trop) souvent entendu sous son acception négative. On peut entendre de ci, de là, « Mon  métier est devenu routinier », « Je suis entré dans une routine ennuyeuse ». Philippe Wattrelot dans un article intitulé « École et innovation, je t’aime moi non plus » dit : « Innover c’est donc aussi  “s’autoriser”, car les barrières sont bien souvent celles de nos propres routines et nos représentations. » (Philippe Wattrelot, 2014)

(Matthew B.Crawford, 2012) dans l’éloge du carburateur dit : « Une bonne partie de la réthorique futuriste qui sous-tend l’aspiration à en finir avec les cours de travaux manuels et à envoyer tout le monde à la fac repose sur l’hypothèse que nous sommes au seuil d’une économie postindustrielle au sein de laquelle les travailleurs ne manipuleront plus que des abstractions. Le problème c’est que manipuler des abstractions n’est pas la même chose que penser. Les cols blancs sont eux aussi victimes de la routinisation et de la dégradation du contenu de leurs tâches, et ce en fonction d’une logique similaire à celle qui a commencé à affecter le travail manuel il y a un siècle »

Il ne faut donc pas sous estimer cette vision des choses car elle est un  marqueur d’une forme de perte du sens du travail (Richard Sennett, 2000)

S’il est vrai que nous nous accordons sur cette définition, cela ne signifie pas que c’est  la seule acception. C’est notamment du côté de Richard Sennett que je souhaite me tourner à nouveau pour cerner ce concept. Dans sa trilogie sur le travail, il donne une tout autre définition en se référant au monde de l’artisanat (Sennett, 2010).

Richard Sennett définit ainsi la routine :

« Tout à l’heure je vais passer plus de trois heures à jouer du violon. Ce laps de temps  sera consacré à la routine, cela va m’ennuyer et cela va me combler. C’est un va et vient qui accompagne ce cycle de connaissance tacite, de reconsidération explicite et de réinscription dans la tâche. Du moins pour les musiciens, et je crois que c’est aussi le cas pour les personnes qui ont une autre activité manuelle.

L’expérience de la routine procure cette sensation de rythme intérieur. Le problème avec le travail industriel est qu’il n’est que répétition et quand on travaille à la chaîne, il est difficile d’atteindre cet état. Après avoir joué d’un instrument pendant plus de trois heures, vous n’êtes plus là où vous étiez quand vous avez commencé. Il peut y avoir des surprises ou des découvertes mais il y a surtout ce jeu entre la répétition et la rupture. Et cela peut apporter de grandes sources de satisfaction. » (Heilbrunn, 2012)

Le travailleur du savoir en général, les enseignants en particulier, comme les travailleurs manuels construisent leur professionnalité grâce à une panoplie de gestes. Entrer dans une classe, dans un amphithéâtre, circuler dans le lieu de formation, être capable de s’affranchir de la disposition mobilière proposée par l’institution (donc agir par le geste sur la gestion mobilière) … autant de micro gestes qu’il faut répéter pour qu’à la fin ils paraissent naturels, deviennent « le geste simple ». Le geste doit, à terme, devenir transparent (Rézeau, 2001) « Nous illustrerons ce point par un exemple banal emprunté au domaine des nouvelles technologies. Pour un utilisateur confirmé des interfaces Macintosh ou Windows, le dispositif de pointage qu’on appelle la « souris » est devenu totalement transparent. Le couple main + souris est un prolongement du cerveau de l’utilisateur, transparent dans l’action »

Il en est de même pour le lieu privé, qui se « professionnalise par intermittence » (Moiraud, 2013). Il convient de savoir l’organiser en tenant compte des « objets comme les câbles USB, l’infrastructure internet et même les portes, les murs ou les divans étaient les objets qui, le plus souvent, empêchaient le plus le partage de musique ou d’images au sein du foyer et ce même pendant des mois ». (Philip Ely, 2011). Le domicile comme expression du lieu de travail doit être vu comme le lieu d’acquisition de gestes indispensables à la construction de la professionnalité qu’il soit rationnalisé ou bricolé.

Le numérique donne un nouveau souffle à cette réflexion. L’enseignant est désormais inséré dans un écosystème technologique complexe multi situé, c’est-à-dire dans et hors le lieu institutionnel. Le métier d’enseignant est aussi omni instrumenté, l’outil fait figure de prothèse, le prolongement de la pensée. Il  ne peut qu’inscrire le geste (et le corps) dans le champ réflexif. On doit essayer, sinon d’apporter des réponses, tenter de poser des questions que je crois utiles.

Comment doit-on positionner son corps face à un ordinateur selon qu’il soit fixe ou mobile ? Comment imaginer les nouvelles circulations dans les salles de classe ? Comment doit-on se déplacer dans les systèmes immatériels numérisés ?

Les enseignants doivent développer des routines pour que leur enseignement soit fluide, parce qu’il est instrumenté. La routine doit aider à se concentrer sur l’essentiel de l’activité, le cœur du métier, à savoir enseigner, transmettre des savoirs, osons même l’utopie de la démocratisation, geste social à atteindre.

Le geste est ainsi central, me semble t-il, dans l’acquisition de la professionnalité car tant qu’il n’est pas assimilé, qu’il n’est pas transparent, il est un frein, il peut ralentir l’acte de transmission, et générer des craintes. Les enjeux du lien entre la routine et geste dans l’ère numérique, fortement instrumentée, nous renvoient à une question de temps. Comment peut-on acquérir des routines professionnalisantes lorsque les modifications techniques sont inscrites sur un permanent court terme ? L’absence de routine, disons plutôt la difficulté à la construire, n’est-elle pas un frein à la constitution de professionnalités stables ?

Il est utile de rappeler qu’en quelques années les enseignants ont du acquérir (ou pas) les gestes liés à l’introduction de l’ordinateur, des cédéroms, des vidéoprojecteurs, des tablettes, des smartphones, des TBI …

L’objectif est toujours l’enseignement mais lorsqu’un outil chasse l’autre cela laisse peu de temps à l’installation de la routinisation du geste. L’ouvrage « petite poucette » (Michel Serres, 2013) est caractéristique de nos propos, c’est par la métaphore des pouces qu’est exprimée la révolution technologique. Faut-il rappeler l’emblématique ouvrage « Le geste et la parole »  d’André Leroi-Gourhan (1964)

Pourtant … le geste est minimisé dans le métier d’enseignant car nous sommes victimes d’un syndrome dichotomique. Il y aurait dans nos représentation sociales, les métiers du geste d’un côté et les métiers du savoir de l’autre, le bon grain et l’ivraie ( ?) Or le geste et le savoir sont intimement mêlés pour atteindre les objectifs de l’apprentissage et de l’enseignement. Les travailleurs du savoir ont absolument besoin du geste comme les travailleurs manuels sont évidemment inscrits dans la conceptualisation.

Ne pas considérer le geste comme un élément central de notre professionnalité c’est prendre le risque de réduire le métier à une forme d’asservissement à la machine. Or l’instrumentation doit être comprise comme une chance d’aller vers un champ des possibles vertueux si elle est inclus dans un tout.

Cette première approche se veut être un travail de mise en place de mes réflexions, je ne suis pas sûr que les cadres soient totalement précis, que la rigueur scientifique soit toujours au rendez-vous mais je souhaite continuer cette réflexion notamment pour continuer mes analyses sur les espaces de formation.

Il me reviendra d’approfondir  cette question du geste car elle interroge en filigrane une forme de behaviourisme. La répétition que nous souhaitons évacuer des schémas d’apprentissage pour donner plus de sens à l’esprit et à la réflexion revient en force avec le geste. La main, l’esprit seront donc bien mes réflexions pour les mois à venir.

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Bibliographie

Crawford, M. (2012). L’éloge du carburateur.

Davidenkoff, E. (2014). Le tsunami numérque. (Stock, Éd.)

De Certeau, M. (1980). L’invention du quotidien, arts de faire. (e. Folio, Éd.)

De La Salle, J. (1828). Conduite des écoles chétiennes.

Ely, P. (2011). digital DIY.

Gofmann, E. (1975). les rites de la vie quotidienne.

Heilbrunn, B. (2012). Artisanat et sensualité de la pensée. Le monde.

Leroi-Gourhan, A. (1964). Le geste et la parole. (A. Michel, Éd.)

Mauss, M. (1933). Les techniques du corps.

Michel Serres. (2013). Petite poucette (éd. La pomme).

Milon, A. (2005). La réalité virtuelle. Avec ou sans le corps ? (autrement, Éd.)

Moiraud, J.-P. (2013). Changer d’air, changer d’ère et changer d’aire.

Moiraud, J.-P. (2014). De l’utopie de la négation du corps au geste tactile, un pas vers l’école du futur ? (Blog, Éd.)

Moiraud, J.-P. (2014). La main et la pensée. (Blog, Éd.)

Platon. (livre III, chap.XVII.). La république. (c. livre III, Éd.)

Revue Esprit. (2009). Homo numericus. (R. Esprit, Éd.)

Rézeau, J. (2001). Médiatisation et médiation pédagogique dans un environnement multimédia. (U. d. 2, Éd.) Thèse.

Sennett, R. (2010). Ce que sait la main . La culture de l’artisanat . Albin Michel.

Sennett, R. (2000). Le travail sans qualité. Albin Michel.

Simondon, G. (1958). Du mode d’existence des objets techniques. (Aubier, Éd.)

Vial, S. (2013). L’être et l’écran. (PUF, Éd.)

Wattrelot, P. (2014). École et innovation, je t’aime moi non plus. (B. personnel, Éd.)

Monde virtuel et processus d’apprentissage

6 Jan

Voici plusieurs années que je me penche sur les questions d’apprentissage dans les mondes immersifs. J’ai abondamment circulé dans diverses solutions techniques ; second life, opensims et assemblive.

Les deux premières solutions permettent de développer des mondes très complexes, c’est à la fois une qualité et un défaut :

La qualité tient au champ des possibles qui est quasiment infini, on peut développer des mondes qui répondent aux scénarios les plus développés.

La faiblesse est consubstantielle à la qualité : la complexité. Il ne faut pas perdre de vue que l’objectif premier est la formation plus que la prise en main d’un outil. Nous avons pu jusqu’à ce jour mener des expériences parce que nous y consacrions une énergie considérable, que nous prenions le temps d’acculturer les enseignants et les étudiants. Cela prenait beaucoup de temps, beaucoup d’énergie.

Le temps des bilans est venu, si l’on veut développer une pédagogie instrumentée par les mondes immersifs, il faut s’appuyer sur des technologies qui demandent un effort cognitif minimum et une fondation logicielle réduite à sa plus simple expression (un clic sur une URL par exemple). N’oublions pas que notre objectif est de former à un champ disciplinaire complexe. Ajouter la complexité technologique à la complexité conceptuelle est contreproductive.

Il faut être efficace, dans le cas contraire c’est se condamner à travailler en silo avec des experts technologiques, les geeks. L’entresoi pédagogique n’a pas de sens de mon point de vue.

La solution Assemblive que je suis en train d’explorer à nouveau me paraît répondre à mes attentes de formation, un environnement 3D, souple, ne nécessitant pas d’installation de logiciel supplémentaire et complexe (je ne dis pas pour autant simple)

Voici le premiers tests de représentation d’un palais de justice qui pourraient préfigurer des scénarios de formation pour les juristes. Je reste accroché aux réflexions de mon champ professionnel mais il est évident que l’on peut le déborder aisément.

Le travail présenté ci-dessous sont les mises en usage des réflexions menées avec Gérald Delabre (†) et Jacques Rodet notamment sur le blog http://tutvirt.blogspot.com

Pourquoi enseigner et apprendre dans les mondes virtuels ?

8 Sep

Un travail de réflexion sur les raisons de s’engager dans une pédagogie instrumentée par les mondes virtuels.

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