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Lettre sur le bricolage

4 Déc

Un projet de lettre d’information que j’ai rédigée puis, pour des raisons contingentes, jamais publiée. Elle concerne le bricolage

Le bricolage en éducation

 « La situation pédagogique sera toujours une activité de bricolage, quelle que soit la rationalité pour l’aborder » Develay, (1992). Cette citation de Michel Develay ne peut que nous interroger sur la façon dont nous concevons nos enseignements instrumentés. Doit-on se référer à un modèle industrialisé ou à un environnement bricolé ? La question mérite une analyse approfondie.

 Il convient pour commencer d’interroger l’étymologie de ce terme, il nous permettra de mieux comprendre les enjeux modernes.

 Le verbe bricoler renvoie à l’idée de « faire des détours », le bricoleur est « celui qui aime s’écarter de la piste », il est aussi un terme du jeu de paume qui évoque « le mouvement fait par la bale en bricolant [entrer dans le trou par bricole] » « On jaze, on caquette, on bricolle, On faict le dyable de Vauvert. (R. DE COLLERYE, Serm. pour une nopce.) » grand corpus des dictionnaires, (consultation en ligne le 12 février 2014)

 Le bricolage évoque donc ce qui est incident, la propension d’un individu à emprunter les chemins de traverse. Celui qui bricole ne  se conforme pas à la règle.

 La couche numérique qui a inondé nos environnements de travail a donné un nouveau lustre au concept qui nous préoccupe ici. Se conformer ou bricoler ? Vaste question … C’est probablement la mise en cohérence des deux qui doit être prise en compte.

 Il y eu un temps ou la construction du savoir s’appuyait  sur un champ instrumental relativement réduit, un stylo, un support papier, des livres, des bibliothèques. Le maître dans cette culture répète à ses étudiants ce qu’il à lui même appris dans les livres :  « Jusqu’à ce matin compris, un enseignant, dans sa classe ou son amphi , délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait l’écrit, une page-source /…/ Sa chaire faisait entendre ce porte voix. Pour cette émission orale, il demandait le silence. Il ne l’obtient plus » Michel Serres[1], (2012). Le savoir va du haut vers le bas, stable, inébranlable, établi dans un cadre séculaire.

La pascaline

La pascaline

Les machines sont bien sûr présentes dans l’histoire des apprentissages. Nous pouvons citer la Pascaline pour apprendre à compter, de nombreuses machines à lire ou même cette belle histoire révélatrice de l’envie encyclopédique : « au Xème siècle par exemple, le grand Vizir de Perse Abdul Kassem

Machine à lire

Machine à lire

Isma’il afin de ne pas se séparer durant ses voyages de sa collection de cent dix sept milles volumes, faisait transporter ceux ci par une caravane de quatre cents chameaux entraînés à marcher par ordre alphabétique » une histoire de la lecture, Actes Sud, Alberto Manguel, (2000)

 Les hommes ont depuis longtemps composé avec des « machines à communiquer », Jacques Perriault, (2008) mais le web nous engage plus que jamais à penser les rapports que nous entretenons avec elles. Est ce celui de l’ingénieur ou celui du bricoleur ?

 L’ingénieur est défini ainsi par Hélène Vérin, « autour du mot « ingénieur », l’identité de « l’ingénieur », quelques repères historiques », recherche et formation N° 28, (1998) :

 « Quatre critères d’identification sont invariablement convoqués : les savoirs, la formation, les compétences, la place dans la hiérarchie sociale. » – « L’ingénieur est défini par sa capacité intellectuelle à résoudre des problèmes pratiques, à inventer des solutions techniques. La grande différence tient précisément à l’acquisition de ce pouvoir particulier de l’esprit. »

L’étymologie du mot ingénieur est défini  : « À travers les trois sens latin ingenium, notre ingénieur de la renaissance prend corps. Pour construire des « engins » (machines), il doit mettre en œuvre son « engin », c’est-à-dire son esprit d’invention (il est ingénieux), ce qui lui est aisé puisqu’il est lui même doué « d’engin », au sens d’esprit, d’intelligence rusée (il a du « gingin »). Est-il pour autant si éloigné de l’ingénieur d’aujourd’hui ?  » Une histoire des techniques, Bruno Jacomy (1990), p 201

Le bricolage, quant à lui, est une dimension du rapport que nous entretenons avec les machines. Il est donc inscrit dans nos usages alors même que l’institution met à disposition des services dédiés comme le SUEL pour l’Université et la FDV pour la faculté de Droit par exemple. La dimension de la maîtrise de l’ingénieur est-elle à mettre en miroir avec les tentatives du bricoleur ?

 Il faut se référer à Claude Levi-Strauss pour cerner le champ du bricolage. Nombreux sont les auteurs qui s’y réfèrent.

 « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui  supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.»

 Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)

 C’est une question contemporaine, déjà inscrite dans les dispositifs de formation des années 60-70. Geneviève Jacquinot- Delaunay (Professeure émérite en sciences de l’éducation à l’Université de Paris 8), à propos d’une expérience au collège de Marly Le Roi[2]  dit : « Les enseignants de Marly le Roi préféraient faire leurs émissions, bricoler leurs émissions /…/ Un enseignant qui préfère faire avec des moyens moins importants, lui même, plutôt que d’utiliser quelque chose qui a été fait et qui ne correspond pas exactement à ce qu’il a en tête. /…/ Personnellement j’ai toujours aimé mais ça c’est un défaut de ma personne, j’ai toujours aimé voir ce que les autres avaient fait, et voir comment j’allais m’en servir  » Jacquinot-Delaunay, canal U[3] (2012)

 Par contre :

 « D’autres auteurs ne voient pas dans l’attitude de bricolage une sorte de mal nécessaire, mais lui attribuent au contraire une valeur positive. Ainsi Papert (1993) comme Chandler (1995) se réfèrent à l’utilisation de ce concept par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962). Ces deux auteurs réutilisent la métaphore du bricolage et du bricoleur, le premier pour illustrer sa défense du constructionnisme contre les pédagogies de l’enseignement magistral (instructionism), le second dans le cadre de sa discussion sur l’influence du médium et de l’outil sur l’activité humaine. Apprendre avec les machine Joseph Rézeau (2001)

 Le bricolage s’est donc inscrit dans le paysage professionnel des enseignants comme élément de leur quotidien et souvent comme une alternative à leurs besoins instrumentaux.

 Cette notion est très souvent entendue comme un concept négatif voire péjoratif or il est inscrit comme un élément fort de réflexion et d’analyse dans les pratiques des enseignants notamment dans le registre de la pédagogie numérique.

 Le numérique nous plonge à nouveau dans la réflexion qui consiste à définir qu’elle est la place des solutions bricolées dans la conception de nos dispositifs instrumentés. Quelle est la part de « l’ingénieur » et quelle est la part du bricoleur dans nos constructions intellectuelles ?

 Tout enseignant dans sa démarche va convoquer et mobiliser un « ensemble instrumental » structuré dans son champ disciplinaire mais c’est aussi, notamment dans le domaine du numérique, une capacité à mobiliser des  « matériaux, hétéroclites » au service de son projet.

 En pédagogie universitaire, il faut donc savoir aussi « s’arranger avec les « moyens du bord» pour mener à bien son projet grâce à « un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites ». Ainsi, les enseignants ont à leur disposition de nombreux objets pour constituer leurs cours. Les outils numériques peuvent être  ceux mis à disposition par l’institution (exemple la plateforme Moodle de l’Université Lyon 3). Ils peuvent être aussi des outils épars (« hétéroclites ») provenant du web 2.0 et agencés par les enseignants au sein de ce que l’on appelle un environnement personnel d’apprentissage (EPA) ou « personal learning environment » (PLE), Mohammed Chatti, (2010)

 Edutech wiki[4] définit ainsi l’EPA « Un environnement personnel d’apprentissage peut se définir sur deux plans. Sur le plan conceptuel il s’agit d’un système qui favorise le contrôle de son apprentissage à plusieurs égards : Définition des buts d’apprentissage, gestion des processus d’apprentissage, gestion des contenus et des outils, communications avec d’autres, etc. Sur le plan technique il s’agit (idéalement) d’un service qui permet à un individu d’intégrer différents services qu’il peut utiliser et combiner selon ses besoins. Cet espace doit aussi permettre l’échange avec d’autres sous plusieurs formes. » (consultation le 07 février 2014)

 La constitution d’un EPA (environnement personnel d’apprentissage) suppose qu’il y ait une dimension bricolage de la part de son concepteur, dans la mesure où la démarche consiste à détourner des outils de leur fonction initiale. Il est rare en pédagogie que les outils utilisés aient été conçus à des fins d’enseignement et d’apprentissage. C’est ainsi qu’il faut se poser la question de leurs usages.

 Dans son ouvrage intitulé « La logique de l’usage, Essai sur les machines à communiquer », François Perriault  (2008) décrit avec précision l’évolution des innovations et la différence qui existe entre ce qui était l’intention du créateur et la réalité des usages :

 « Ainsi découvre-t-on que bon nombre d’innovations ont été détournées de leurs visées originelles, pour tendre vers une logique peu à peu dictée par les usagers : « L’individu détient fondamentalement une part de liberté dans le choix qu’il fait d’un outil pour s’en servir conformément ou non à son mode d’emploi » Gilles Boenisch, p. 503-504 (2008)

 « Le paysage est campé. D’un côté les inventeurs, qui poursuivent leur rêve de perfectionner une technologie de l’illusion, et leur entourage technicien, qui élabore sans cesse des propositions. De l’autre, les profanes, les usagers éventuels, qui reçoivent sans cesse ces offres, qui tentent de les introduire dans leur logique propre, ne partageant que rarement les fantasmes de ceux qui leur proposent » Gilles Boenisch, p. 503-504 (2008)

Dans la première lettre nous avons évoqué l’espace personnel comme étant un espace pertinent de formation qui se professionnalise par intermittence. Le domicile des enseignants comme celui des étudiants est devenu un écosystème technologique complexe. L’accès au savoir se fait à la condition de savoir gérer et coordonner la couche logicielle et la couche matérielle. Rare sont ceux ou celles qui se conforment aux prescriptions du mode d’emploi qui est « froid et impersonnel, que bien des usagers ne consultent jamais » Jacques Perriault, la logique de l’usage, p.113

« La technologie est sensée nous rendre la vie plus facile, mais les pires frustrations de nos contemporains sont dues aux nouvelles technologies qui peuplent nos maisons, estime Philip Ely, doctorant au Centre de recherche sur le monde numérique de l’université du Surrey » – « Pour évoquer cette écologie technologico-domestique de nos pratiques, Philip Ely parle de “bricolage numérique” (Do It Yourself Digital) » comment bricolons nous le numérique ? internat actu, Hubert Guillaud, (2011) .

Matthew B.Crawford professeur à l’Université de Virginie confirme ce point de vue à propos des notices techniques « En tant que dispositif censé se substituer à la connaissance personnelle, la division du travail fondée sur des formes de « technologies intellectuelles » offre un exemple de rationalité fallacieuse que le mécanicien doit parfois contourner pour pouvoir accomplir sa tâche » Éloge du carburateur, essai sur le sens du travail, La découverte, (2009)

Il appartient, par conséquent, aux enseignants et aux étudiants de développer des compétences spécifiques pour rendre opérationnel l’espace technologique privé. En l’absence de service spécialisé d’assistance disponible à son domicile il est nécessaire de gérer son espace technologique personnel. Le bricolage est un recours fréquent pour organiser son espace technologique privé, l’objectif étant le bon fonctionnement du système fut ce au détriment d’une certaine orthodoxie technologique.

 Nous vous proposons donc quelques pistes de lecture pour interroger la notion de bricolage dans l’enseignement et dans les apprentissages.

 Bonne lecture

                                                        *** [1] Petite poucette, manifeste le pommier, Michel Serres, (2012) [2] Bricolage – http://www.youtube.com/watch?v=50qwHU2nexE [3] Grand témoin de la télévision scolaire : Geneviève Jacquinot, http://www.canal-u.tv/video/universite_paris_diderot/grand_temoin_de_la_television_scolaire_genevieve_jacquinot.11369 [4] Edutech wiki – http://edutechwiki.unige.ch

Le numérique est-il bien établi ?

17 Oct

La question de l’innovation pédagogique est un sujet qui est traité de façon récurrente dans ce blog. J’avais rédigé cette année (2014) un billet où je m’interrogeais sur la pertinence du concept de l’enseignant innovant. Je concluais sur les inconvénients engendrés par l’absence de vision systémique.

Je reviens du colloque e.education organisé par l’ESENESR de Poitiers et les débats m’ont conforté dans cette réflexion. Je voudrais cependant organiser mes propos, les étayer pour tenter d’avancer dans cette réflexion.

  • La pervasivité du numérique dans le monde de l’éducation

Nous sommes loin de la période où le numérique (on disait alors informatique) était l’apanage de quelques sections spécialisées ou l’objet d’étude d’un groupe de passionnés. Le numérique et toutes ses solutions instrumentées sont maintenant omniprésents, ils sont répandus, protéiformes. Il permet de produire de la ressource, de communiquer, de dialoguer, de jouer, de lire, de chercher, d’apprendre, d’enseigner. Il est écran de visualisation avec les liseuses, instrument de collaboration avec le TBI. Il est dans les poches de chacun avec les smartphones, il est objet de mobilité. Il est devenu pervasif et s’est diffusé par capillarisation dans notre écosystème de formation. On retrouve, d’une certaine façon, le même procédé  que décrit Rafi Haladjian, (l’horloge), dans internetactu. Elle « passe de la place du village au poignet de chacun, avant d’être aujourd’hui intégrée partout, dans le moindre de nos appareils électroniques. » Il est probablement nécessaire de s’inquiéter des risques de dérive de ce système technologique enveloppant, mais il est tout aussi nécessaire, pour ne pas dire indispensable, d’imaginer la façon dont on façonnera cet environnement pour former  massivement.

  • L’innovant et l’établi

Dans ce contexte d’un système technique qui se généralise, qui se diffuse sous le coup des divers plans nationaux et des compétences décentralisées des collectivités locales, on ne peut que s’interroger à nouveau sur la place de l’enseignant innovant. Quelle doit être sa place, sa fonction ?

Prenons le temps du détour par la littérature. Il y a quelques années j’ai lu avec ferveur le livre de Robert Linhart l’établi qui décrit l’expérience d’un intellectuel militant qui s’est embauché en 67 (établi) dans l’usine Citroën.

Un passage sublime et remarquable dépeint un ouvrier, M Demarcy. C’est une très belle métaphore qui peut nous aider à comprendre la place de l’innovant dans notre système de formation instrumentée. Quel est lien entre le bricolage (innovation) et la norme ?

Que décrit Robert Linhart ? :

L’ouvrier Demarcy est chargé, sur les chaines de montage des 2cv, de « décabosser » les ailes des voitures. À cette fin il s’est constitué un établi qui est  :

«Un engin indéfinissable, fait de morceaux de ferraille et de tiges, de supports hétéroclites, d’étaux improvisés pour caler les pièces, avec des trous partout et une allure d’instabilité inquiétante. Ce n’est qu’une  apparence. Jamais l’établi ne l’a trahi ni ne s’est effondré. Et, quand on le regarde travailler pendant un temps assez long, on comprend que toutes les apparentes  imperfections de l’établi ont leur utilité : par cette fente, il peut glisser un instrument qui servira à caler une partie cachée ; par ce trou, il passera la tige d’une soudure difficile» – L’établi de Robert Lihnart (1978)

L’enseignant innovant est probablement l’héritier de l’ouvrier Demarcy, il est dans le système, il est inscrit dans la chaîne de la formation mais il s’en démarque à sa façon parce qu’il a créé son établi numérique. Il a compris qu’en manipulant des objets hétéroclites il pouvait répondre à ses besoins immédiats d’apprentissage et d’enseignement, c’est d’ailleurs son métier. À sa façon il subvertit son quotidien par l’instrumentation, il tatonne, il expérimente, il se distingue.

Sur la chaîne pédagogique il est plutôt efficace car il sait « décabosser » les imperfections, il remet à niveau les ailes pédagogiques. Le pédagogue Demarcy bricole grâce à son établi, ses solutions ne sont  pas standardisées mais elles  lui permettent de résoudre ses problèmes seuls, rapidement, souvent avec brio, il sait toujours inventer des méthodes inédites. L’urgent, le local c’est son domaine.

Le problème c’est qu’il est sur une chaîne, dans un système large, interdépendant. Son établi c’est sa force mais c’est aussi sa faiblesse.

Au moment où nous nous posons la question des solutions généralisées, il faut peut être standardiser l’établi, penser les logiques qui sous tendent son existence. Et si l’on cherchait à savoir pourquoi les ailes sont cabossées plutôt que de chercher à les réparer ? Peut être faut-il chercher à percevoir quels sont les standards, les modèles ? C’est peut être le sens qu’il faut donner à cette métaphore, en tout cas c’est celui que je lui donne.

Il ne faut pas bien sûr, agir à la hussarde comme les techniciens de l’OST. Il ne s’agit pas de reléguer le bricoleur d’établi, dans le placard de l’histoire (il faudra [il aurait fallu d’ailleurs], savoir en tenir compte dans sa progression de carrière). Il faut maintenant passer du particulier au général et s’en donner les moyens. C’est à cette condition que nous avons l’espoir de voir émerger l’école du futur.

Il convient maintenant (il faut) déterminer les modèles pédagogiques à mettre en lien avec ces constructions. Il faudra former et acculturer des cohortes importantes.

La formation doit déborder le monde enseignant, elle doit forcément concerner les cadres, les corps d’inspection, les administratifs… Il nous revient aussi d’aller explorer ce qui se fait dans l’interministériel et dans la formation continue.

Le bricoleur (en tout cas sa figure de style) doit entamer sa métamorphose, entamer un chemin fait de réflexivité. L’outil doit se faire concept, la marque de l’outil n’est pas une fin, la réflexion sur l’instrumentation est nécessité.

Il sera ainsi possible de déposer sur un établi commun rénové le champ du questionnement et de l’action. Nous pourrons interroger de la sorte, simplement et en profondeur le numérique et son devenir dans la sphère éducative.

Notes de travail

21 Avr

Afin de continuer ma réflexion sur l’immersion dans des concepts, mes premières réflexions. Il n’y a pas de concept pour le moment. Du bricolage donc !

 

L’espace privé (?) de formation, des compétences émergentes

27 Oct

La formation en ligne est une question de temps, Marguarida Romero a développé ce point dans le cadre des conférences de T@D 10. C’est aussi une question d’espace, j’évoquerai ce point le 31 octobre 2013 à 19 heures.

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Source – Jacques Rodet – Blog de T@D

La question est vaste, je tenterai de donner quelques pistes d’analyses. Il est un point que je tente d’explorer, l’espace privé de l’apprenant en ligne. S’il est vrai que la formation s’opère à distance, que le rôle du tuteur est de rompre le sentiment de solitude numérique en donnant des signes, il ne faut pas oublier l’espace physique (certains diront réels)

La formation en ligne donne un sens nouveau à l’espace de formation privé des apprenants, des enseignants et des tuteurs. Dans les scénarios élaborés pour construire les dispositifs de FOAD, on pense les enjeux de charte tutorale, les scénarios administratifs, les scénarios d’ingénierie, les scénarios tutoraux … Je pense qu’il faut aussi inclure les scénarios spatiaux.

L’espace privé des acteurs se transforme de façon générale avec le numérique et spécifiquement avec l’enseignement en ligne. Je voudrais évoquer ici, un thème récurrent dans mes réflexions, le bricolage. La culture du livre demandait de maîtriser la lecture, la capacité à donner du sens à ses lectures. L’environnement technologique était réduit au livre et aux divers objets permettant de poser son livre, de s’assoir etc.

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Prises CPL

La couche numérique est venue modifier les agencements de lieux de formation et notamment l’espace privé. Nous devons disposer d’un équipement minimum relativement complexe, une « box », une connexion, un ensemble d’interfaces favorisant les émissions et les réceptions, des câblages, des périphériques pour écouter, pour transmettre (micro, casque). Nous avons à nous tenir au courant des évolutions, par exemple les CPL (Courants Porteurs en Ligne) sont une solutions pour utiliser tous les espaces de son appartement en bénéficiant de l’ADSL ou de la fibre.

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Le casse tête du câblage

Cet environnement technologique même s’il nous est familier reste très complexe et nous interagissons en permanence avec cette technologie. Nous devons acquérir  des compétences indispensables pour fluidifier nos liens numériques. L’apprenant du 21ème siècle est un bricoleur par nécessité (quand ce n’est pas par passion). La maison se transforme en écosystème technique, il faut être en capacité d’intervenir dans les moments de dérèglement. Ceux ci sont fréquents on peut citer les câbles débranchés, la « box » à réinitialiser, une interface à raccorder au wifi, un logiciel à installer, retrouver les liens câbles dans les enchevêtrements …

L’apprenant est donc celui qui possède les compétences nécessaires pour réguler son écosystème technologique. Il ne peut en aucun cas faire appel a un service spécialisé comme dans l’espace professionnel, or la formation en ligne, de fait, professionnalise l’espace privé. Très généralement ce sont des compétences acquises de façon informelles parce que le numérique est très présent dans les foyers. Les individus sont contraints de bricoler pour que les divers espaces s’interpénètrent sans trop de problèmes.

Je l’ai plusieurs fois évoqué, le numérique revient sur un principe posé au 19ème siècle, l’éloignement du salarié de sa sphère privée pour qu’il donne le meilleur de sa force de travail (Marx). Le salarié agit dans un mix d’espaces mêlés alors même que la réglementation est encore largement dans un vision ante-digitale.  Le code du travail formalise ce principe en donnant pour déterminant du lien de subordination l’obligation pour l’employeur de fournir les outils de travail. La formation en ligne, d’une certaine façon remet en cause ce principe parce qu’il semble entendu que ce sont les outils privés seront les interfaces à utiliser.

« Contrat de travail. — Définition. Lien de subordination (oui). Personnes utilisant des matériaux et un outillage fournis par un entrepreneur. Horaire précis. Exécution du travail sous le contrôle d’un cadre de l’entreprise. Rémunération. Fourniture d’un logement, de la nourriture et de quelques subsides » Source Lexis Nexis

Les scénarios de formation ne doivent pas négliger l’aspect bricolage des environnements technologiques et trouver des moyens pour jauger les compétences des apprenants.

Bricolage – Quelques réflexions

6 Juin

Tête de taureau- Picasso – Paris, printemps 1942 – Musée national Picasso

Article en rapport

« Ce type bricole » de quelle façon doit-on analyser cette remarque ? Pense t-on que cet individu est un velléitaire, un « glandeur », un « branleur », celui qui s’arrange pour en faire le moins possible ? Au contraire pense t-on, à la façon de Levi Strauss, qu’il est celui qui s’arrange avec les moyens du bord pour mener à bien son projet, celui qui conçoit des outils à la mesure de l’ouvrage envisagé ?

Si l’on a résolu cette question, sait-on s’il est issu du monde l’industrie où l’on fabrique des objets tangibles, s’agit-il d’un enseignant qui cherche à construire les apprentissages de ses élèves ou bien encore un artiste-artisan ?

Cherche t-il à bricoler parce que la réussite de son entreprise est son objectif ou bien parce qu’il cherche de façon plus ou moins consciente à subvertir son milieu ? La réponse pourrait être cartésienne, tranchée, nette … Malheureusement (heureusement ?) la réponse est complexe, il n’y a pas de bricolage, il y a des bricoleurs.

Suis je un bricoleur ? C’est fort possible ! Cerner le métier d’enseignant c’est chercher à comprendre ce qu’est le bricolage, notion élaborée à la fois dans les forêts du Brésil et dans les usines industrielles de la révolution du même nom. « C’est quoi un prof qui bricole ? » dira le quidam, « C’est quoi ce prof qui bricole » dira le parent d’élève inquiet. Bricoler est un verbe obscur qui inquiète. Peut-on bricoler l’immatériel ?

C’est inquiétant un prof qui revendique son attachement au  bricolage, il dit haut et fort qu’il tâtonne, qu’il cherche, quand la société donne de lui l’image de celui qui sait, qui organise, qui programme (d’ailleurs il doit respecter le programme !). Serait-il la machine à ne pas douter, l’instrument d’un système huilé ?

J’ai donc essayé, au gré de mes recherches, de cerner cette nébuleuse. J’ai bricolé (je continue de bricoler) un article fait de bribes de références, une forme de collage à la Breton pour m’aider à comprendre ce que je fais (ou de m’y perdre définitivement), ce que je ne fais pas aussi. Un travail commencé sans le savoir en côtoyant mes premiers élèves, poursuivi en (re)découvrant (assez tardivement) Claude Levi Strauss, formalisé (paradoxe) en intégrant l’INRP et poursuivi depuis.

Voici mes collages, ils ne respectent pas un véritable ordre, si ce n’est celui du hasard programmé de mes lectures.

Le bricolage ou des bricoleurs ?

L’in[génie1]osité littéraire au service du bricolage …   La référence sur le concept de bricolage est bien évidemment Claude Levi Strauss dans le passage fameux de la pensée sauvage : La pensée sauvage

«Une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la spéculation, put être une science que nous préférons appeler première plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage. Dans son sens ancien, le verbe « bricoler » s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident: celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/ Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui  supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état, mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type. /…/ l’exemple du bricoleur. Regardons-le à l’œuvre : excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective il doit se retourner vers un ensemble déjà constitué, formé d’outils et de matériaux ; en faire, ou en refaire, l’inventaire enfin et surtout, engager avec lui une sorte de dialogue, pour répertorier, avant de choisir entre elles, les réponses possibles que l’ensemble peut offrir au problème qu’il lui pose. Tous ces objets hétéroclites qui constituent son trésor, il les interroge pour comprendre ce que chacun d’eux pourrait « signifier », contribuant ainsi à définir un ensemble à réaliser, mais qui ne différera finalement de l’ensemble instrumental que par la disposition interne des parties. Ce cube de chêne peut être cale pour remédier à l’insuffisance d’une planche de sapin, ou bien socle, ce qui permettrait de mettre en valeur le grain et le poli du vieux bois. Dans un cas il sera étendu, dans l’autre matière. Mais ces possibilités demeurent toujours limitées par l’histoire particulière de chaque pièce, et par ce qui subsiste en elle de prédéterminé, dû à l’usage originel pour lequel elle a été conçue, ou par les adaptations qu’elle a subies en vue d’autres emplois. /…/ les éléments que collectionne et utilise le bricoleur sont « précontraints ». D’autre part, la décision dépend de la possibilité de permuter un autre élément dans la fonction vacante, si bien que chaque choix entraînera une réorganisation complète de la structure, qui ne sera jamais telle que celle vaguement rêvée, ni que telle autre, qui aurait pu lui être préférée. /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.» Claude Levi Strauss (1962) – La pensée sauvage – Agora

Extrait d’un texte que j’ai rédigé en 2011

Certains enseignants en parallèle aux outils institutionnels développent des environnements personnels que la recherche qualifie de PLE (personal learning environment).

«This paper will not answer all the questions. Instead we seek to explore some of the ideas behind the Personal Learning Environment and consider why PLEs might be useful or indeed central to learning in the future. Of course this is not so much a technical question but an educational one, although changing technologies are a key driver in educational change. The paper will start by looking at the changing face of education and go on to consider the different ways the so called ‘net generation’ is using technology for learning. We will go on to examine some of the issues around Personal Learning Environments and the emergent trends in the way PLEs are being introduced.» – Ubiquitous computing. The term ubiquitous computing refers to two technological developments. The first is the growing ubiquitous nature of internet connectivity with the development of wireless and GSM networks, as well as the spread of broadband, resulting in connectivity becoming available almost everywhere in the future. It is also expected that devices will be able to search for and seamlessly switch to utilise available networks. The second and associated use of the term is for the many different devices now able to access the internet, including mobile communication devices such as PDAs but also household appliances and industrial and electronic tools and machinery.» Graham Attwell1 (2007) – Elearning paper

On pourrait qualifier cette démarche comme une expression du bricolage au sens où Levi Strauss l’entend dans la pensée sauvage  («répondre à des besoins immédiats pour une personne à l’univers instrumental clos»)

On parle aussi d’Edupunk «L’Edupunk est une méthode d’enseignement et d’apprentissage. Cette méthode se définit comme une approche de l’enseignement qui évite les outils traditionnels tels que powerPoint et le tableau noir, et vise plutôt à amener l’attitude rebelle et le comportement Do It Yourself des groupes punks des années 70, au sein même de la classe.» – Wikipédia

J’ai tenté de qualifier cette démarche par cette définition «utiliser des solutions hétérogènes au service d’un projet homogène» (2009) – Liège.

Deux exemples dans la littérature peuvent servir d’appui pour illustrer ce propos :

Le cas de l’ouvrier Demarcy à l’usine Citroën

Après les évènements de 68, Robert Linhart intègre l’usine Citroën et les chaines de montage de 2 CV. Il y décrit un ouvrier, Demarty, chargé de «décabosser» les ailes. Pour accomplir sa tâche, il a, au fil du temps construit un établi …

«Le plus étonnant, c’est son établi. Un engin indéfinissable, fait de morceaux de ferraille et de tiges, de supports hétéroclites, d’étaux improvisés pour caler les pièces, avec des trous partout et une allure d’instabilité inquiétante. Ce n’est qu’une  apparence. Jamais l’établi ne l’a trahi ni ne s’est effondré. Et, quand on le regarde travailler pendant un temps assez long, on comprend que toutes les apparentes  imperfections de l’établi ont leur utilité : par cette fente, il peut glisser un instrument qui servira à caler une partie cachée ; par ce trou, il passera la tige d’une soudure difficile» – L’établi de Robert Lihnart (1978)

Le cas de Monsieur Quignon à la poste

Fabienne Hanique analyse les stratégies de la modernisation de l’entreprise La Poste. Elle s’attache à conduire «la modernisation des agents», pour transformer les postiers en «acteurs associés au changement».

Dans ses observations, elle analyse le cas de Monsieur Quignon, un vieux monsieur qui vient quotidiennement au bureau de poste pour vérifier l’état de son compte postal. Tous les agents savent que Monsieur Quignon ne perçoit que deux fois par mois sa maigre pension, le reste du temps le compte est vide. Les impératifs de rentabilité imposeraient de consacrer le minimum de temps à ce client. Pourtant… à l’encontre des règles managériales qui recommandent une distance avec le client, une rentabilité et une rapidité de l’opération, les guichetiers s’occupent de Monsieur Quignon, lui consacrent du temps. Ils prennent le temps de vérifier chaque jour son compte postal, ils lui adressent un mot gentil même si le résultat est connu d’avance. Les guichetiers ont bricolé la règle, ils l’ont adapté en fonction des besoins locaux.

«La conduite qu’avait initialement adopté Annie n’était en rien critiquable au regard des procédutres et des règles de l’efficacité managériale qui commandent notamment de diminuer le temps d’attente des clients et d’améliorer le temps de traitement et d’améliorer le temps de traitement des opérations. L’échange de regards avec les deux «anciens» l’a pourtant amenée à renoncer à cette posture pour se ranger aux «règles» locales de cette microsociété.

Les enjeux sous-jacents sont importants pour l’ensemble des protagonistes / Pour Micheline t Jackie, il convient de vérifier qu’en la présence d’Annie, on peut travailler, c’est-à-dire non seulement mobiliser la réglementation et les procédures, mais aussi cette jurisprudence spécifique, véritables présupposés sociaux de l’activité personnelle, qui constitue le «genre de la maison». Libre à Annie de s’y plier ou pas … mais ne pas s’y résoudre peut être coûteux. Cela reviendrait à l’isoler et, du même coup, à la priver de la possibilité de mobiliser le collectif pour faire face à des situations que la réglementation prescrite seule ne peut plus suffire à affonter. Elle serait alors conduite, pour faire face à des situations codifiées, à produire des «inventions» ou des «bricolages» que l’absence de validation du collectif renverrait au rang de transgressions.» – Le sens du travail – Fabienne Hanique (2002) – éres

Christophe Dejours et le travail vivant

Christophe Dejours qui est « un psychiatre et psychanalyste français et le fondateur de la psychodynamique du travail » (source wikipédia) a écrit un ouvrage intitulé le travail vivant (Tome 1 sexualité et travail – Tome 2 travail et émancipation). Dans le tome 2 il traite dans le chapitre IV des « limites axiologiques de la coopération et la question du renoncement« .

Il dit : « Quelle que soit la vectorisation politique de la coopération, l’implication individuelle dans l’activité déontique constitue une prise de risque personnellle (révéler les « tricheries » et risquer d’être sanctionné, ou plus trivialement de se faire voler ses trouvailles (enjeu stratégique), voire de devoir se justifier publiquement de ses écarts par rapport aux prescriptions. Si la plupart des travailleurs se prêtent pourtant à cette épreuve, c’est parce qu’en échange de la contribution substantielle qu’ils apportent ainsi à l’organisation du travail (en élaborant collectivement des réponses ajustées au décalage entre l’organisation prescrite – la coordination – et l’organisation effective – La coopération – ils attendent une rétribution qui revêt la forme cardinale de la reconnaissance » Travail vivant – travail et émancipation – Page 124  petite bibliothèque Payot

On retrouve ici cette idée que les individus peuvent avoir besoin de  bricoler la norme sociale, ce que l’on retrouve dans l’exemple de M Quigon ou collectivement les agents de la poste oscillent entre la norme prescrite par la poste et l’organisation effective des postiers pour assurer le dialogue avec M Quignon.

Michel De Certeau et la perruque

Dans son ouvrage l’invention du quotidien M. De Ceretau évoque la notion de Perruque dans le monde ouvrier. C’est le temps qui est détourné par les ouvriers pour fabriquer des objets personnels. Subversion du temps normé à des fins personnelles. Le film de Jean Rian « l’éloge de la perruque » donne un merveilleux exemple de ce qu’est le bricolage.

« C’est la cas de la perruque. Ce phénomène se généralise partout, même si les cadres le pénalisent ou « ferment les yeux » pour n’en rien savoir. Accusé de voler, de récupérer du matériel à son profit et d’utiliser les machines pour son compte, le travailleur qui « fait la perruque » soustrait à l’usine du temps (plutot que des biens, car il n’utilise que des restes) en vue d’un travail libre, créatif et précisément sans profit. Sur les lieux mêmes où règne la machine qu’il dit servir, il ruse pour le plaisir d’inventer des produits gratuits destinés seulement à signifier par son oeuvre un savoir faire propre et à répondre par une dépense à des solidaritésoucrières ou familiales » Michel de Certeau – L’invention du quotidien &. arts de faire – Folio essais page 45.

Picasso

« Ce n’est pas mal, hein ? Ça me plait. Voilà ce qu’il faudrait faire : Je jetterais le taureau par la fenêtre. Les gosses qui jouent en bas le ramasseraient. Un gosse n’aurait pas de selle, pas de guidon. Il complèterait son vélo. Quand je descendrais, le taureau serait redevenu un vélo. La peinture n’est pas faite pour le salon des gens ! »

« Un jour je prends la selle et le guidon, je les mets l’un sur l’autre, je fais une tête de taureau. C’est très bien. Mais ce qu’il aurait fallu tout de suite après, c’est jeter la tête de taureau. La jeter dans la rue, dans le ruisseau, n’importe où, mais la jeter. Alors il passe un ouvrier. Il la ramasse. Et il trouve que peut-être avec cette tête de taureau, il pourrait faire une selle et un guidon de vélo. Et il le fait… Ça aurait été magnifique. C’est le don de la métamorphose. » (Picasso, cité in Hélène Parmelin, Picasso dit… 90)

Stefana Broadbent évoque les stratégie des familles éclatées (géographiquement), des familles migrantes ou transnationales qui utilisent Skype pour communiquer. « Ce n’est pas une technologie qui est venue du haut mais les gens bricolent. Ils bricolent avec une moche petite webcam, un écouteur, ils soulèvent leur ordinateur portable pour montrer la neige dehors. Une personne nous racontait qu’elle montrait la neige à une personne en Thaïlande qu’elle n’avait jamais vu. Quelqu’un d’autre montre sa tenue et c’est vraiment bricolé mais c’est bricolé parce que derrière il y a un potentiel de partage avec des personnes lointaines qui est très fort.  » (résumé) « une personne étudie la façon dont les mères philippines laissent leurs enfants, comment on fait du maternage à distance, les enfants sont laissés au grand parents pendant des années. Ce n’est pas que beau mais c’est très fort » Entrevue avec Stefana Broadbent sur France Culture extrait à partir de la 45 ème minute

Michel Gondry et le cinéma

L’imagination est au pouvoir, le subterfuge, la ruse, le bricolage sont régulièrement convoqués au rendez-vous de l’enseignement et de l’apprentissage instrumentés par le numérique. Est ce une façon de lutter contre le sentiment d’être un simple consommateur de la chose du savoir, un répétiteur technicien ? Michel Gondry en  donne une belle illustration par son film « Be kind, rewind« . Que dit ce film ? :

Après avoir démagnétisé les cassettes vidéos d’un ciné club dont ils avaient la garde, les deux protagonistes (Jack Black et Mos Def)  reconstituent les grands standards du cinéma avec des moyens de bric et de broc. Ces films « suédés » (bricolés) rencontrent, contre toute attente, un grand succès auprès du public. Isabelle Régnier journaliste au monde définit ainsi ce film « […] prône la bricole contre la standardisation aseptisée, la transmission contre la déculturation mondialisée. Célébration de l’enfance et de ses puissances créatrices, il est, de tous les films de son auteur, celui qui s’abandonne le plus librement à la croyance dans le cinéma ». Isabelle Régnier, Le Monde, 5 mars 2008 in Michel Gondry, l’usine des films amateurs – Rétrospective, carte blanche. Centre Pompidou (3)

Philippe Perrenoud

Les enseignants bricolent, ce qui ne signifie pas qu’ils font n’importe quoi et qu’ils ne font que cela. Le bricolage n’est pas antinomique avec la planification, la préparation, la référence à des théories éducatives. C’est ce que rappelle Philippe Perrenoud dans son article intitulé « La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage » (4).

Ils bricolent, ce qui ne signifie pas qu’ils font n’importe quoi et qu’ils ne font que cela. Le bricolage n’est pas antinomique avec la planification, la préparation, la référence à des théories éducatives. C’est ce que rappelle Philippe Perrenoud dans son article intitulé « La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage » (5).

La perruque

Dans les entreprises industrielles les ouvriers pratiquaient la perruque, c’est-à-dire utiliser le temps de travail pour fabriquer des objets à base des rebuts de l’atelier. Il existe une littérature abondante à ce sujet, des vidéos aussi. Voici quelques vidéos glanées au cours de mes recherches.

Un film de Jean Rian

Le bricolage a toute sa place dans les dispositifs d’enseignement, puisqu’il contribue à inventer des usages. Comment le prendre en compte dans une mission d’évaluation, comment l’identifier parmi la masse d’informations du web ?

Une vidéo de Bruno Dumont et Marie  De Banville à propos de la perruque

L’institution bricole t’elle ? C’est ce que semble penser la FSU. On a ici une vision négative du bricolage, l’idée d’une impréparation, d’une action dans l’urgence. Le terme bricolage est inséré dans l’article mais il mériterait une analyse plus poussée pour connaître le sens profond du discours. Il est difficile de comprendre si l’affirmation relève d’une citation précise des travaux des chercheurs (ou la notion de bricolage apparaît),d’une synthèse alimentant une position syndicale ou d’une position conclusive de la FSU s’appuyant sur une somme de recherches (27/07/2012 à vérifier)

« Les résultats d’un tel travail de recherche, comme ceux de l’enquête menée par C. Hélou et F. Lantheaume (2), corroborent l’idée que les défis du métier sont tels aujourd’hui que les réponses individuelles ou les bricolages institutionnels n’y suffiront pas pour les relever. La question du collectif de travail, qui ne peut se confondre avec l’exhortation vague d’un « travail en équipe » où se déploierait les bonnes pratiques impulsées par une nouvelle hiérarchie intermédiaire, doit être aujourd’hui portée comme un enjeu essentiel par la réflexion syndicale. » Source in La crise du travail enseignant Intervention SNES au colloque Collège (2011)

L’institution pense qu’elle bricole dans certains cas.

Dans le rapport de l’inspection générale intitulé « Les composantes de l’activité professionnelle des enseignants outre l’enseignement dans les classes » Rapport n°2012-070 – Juillet 2012 à propos des promotions des enseignants il est dit « Inspecteurs et équipes de direction ont mis l’accent sur la nécessité de mieux reconnaître les enseignants engagés. Malgré l’effort non négligeable de la promotion à l’ancienneté, au choix ou au grand choix, il leur semble que les moyens dont ils disposent sont insuffisants et relèvent par trop d’un « bricolage » » Page 93 du rapport.

Il s’agit ici d’un constat de difficulté et le mot bricolage est aussi exprimé sous son angle négatif. À défaut de cadrage légal les acteurs de terrains adaptent la règle (on se retrouve dans une situation proche de celle décrite par Fabienne Hanique)

——————- Génie au sens de la science ds ingénieurs Yves CLOT, Le travail à cœur, la Découverte 2010, page 60 et C. HELOU, F. LANTHEAUME, La souffrance des enseignants. Pour une sociologie pragmatique du travail enseignants, PUF, 2009 (3) « Be kind, rewind » Michel Gondry (2008) http://www.centrepompidou.fr/documentation/Michel_gondry.pdf (4) « La pratique pédagogique entre l’improvisation réglée et le bricolage », Philippe Perrenoud, 1983 http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_1983/1983_01.html

Bricolage sur l’établi …

25 Sep

…  le web 2.0 est-il un établi pédagogique ?

J’ai souvent évoqué dans ce blog la notion de bricolage pédagogique en citant Claude Levi Strauss dans la pensée sauvage – Agora (1962). Le livre de Robert Linhart « L’établi » – Éditions de minuit (1978) donne  aussi un éclairage  intéressant sur cette notion. Robert Linhart très engagé dans le mouvement de 68 a décidé d’aller travailler dans les usines Citroën sur les chaines de montages des 2CV (il s’établit). Dans un passage, il décrit un ouvrier, Demarcy. Il a organisé son poste de travail (son établi). Il est constitué de bric et de broc, il sert à  « décabosser » les ailes de voitures abimées. Demarcy a  su, avec le temps, construire un outil qui réponde à ses besoins, un outil construit au fil du temps, ne répondant pas à des critères scientifiques, mais efficace. La suite du passage, cité ci-dessous, est consacré à la visite des techniciens de l’OST (organisation scientifique du travail) qui mettent de côté l’établi. L’auteur décrit ensuite la détresse de Demarcy qui ne se reconnaît plus dans ce système centralisé et organisé rationnellement.

Une belle métaphore pour comprendre les enjeux de l’introduction du numérique dans les processus d’apprentissage, les rapports entre le PLE et les ENT. L’introduction des outils du web 2.0 qui ne sont pas spécialement conçus pour la pédagogie mais qui, bricolés par les enseignants le deviennent. Il me semble que le web 2.0 est une sorte d’établi numérique, les enseignants inventent sans cesse « des méthodes inédites » que dira l’OST pédagogique ?

C’est un excellent passage pour expliquer les enjeux du bricolage

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