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Homme (enseignants) et machines

5 Mar

Depuis l’apparition par effraction du numérique dans notre environnement professionnel nous lisons des articles, nous organisons des colloques, mois débattons sur la place de la machine. Sont ce les machines qui sont centrales et qui doivent être l’entrée réflexives, sont ce leurs fonctionnalités ?

Scénarisons d’abord. Identifions les fonctionnalités pédagogiques pour répondre aux  besoins identifiés puis sélectionnons l’outil disent les uns. Explorons le nouvel outil, bidouillons, bricolons avec nos élèves, étudiants et stagiaires disent les autres puis nous en tirerons des conclusions.

Il est vrai que la puissance des technologies numériques s’est immiscée dans tous les compartiments de la formation (initiale et continue), dans le management et dans la vie sociale.

La transformation est telle qu’elle a stimulé des pans entiers de la recherche, qu’elle a interrogé  les pédagogues dans   leurs professionnalités (en enthousiasme ou en détestation), qu’elle a engagé les politiques à traduire ces changements en réglementations, en politiques à court moyen et long terme.

Nous vivons au quotidien une révolution technologique. Les historiens, les sociologues analyseront ces conséquences dans un temps qui ne nous appartient pas, qui ne nous appartient plus.

La puissance du changement que nous vivons est inscrit dans notre quotidien professionnel, dans l’histoire des technologies que d’autres (probablement encore dans nos cours de récréations) auront à écrire.

Pour autant, face à ces modifications qui semblent  nous avoir plongé dans une grande lessiveuse, il nous reste l’histoire qui nous permet de mettre en contexte l’effet des changements.

L’immixtion des technologies n’est pas un fait nouveau, les enseignants, comme toutes les composantes de la société, ont dû composer depuis longtemps avec les technologies. A la différence des autres composantes, j’ai le sentiment que le rapport Homme / Machine est conflictuel dans l’éducation. L’histoire des technologies, à défaut de nous donner des solutions, nous aide à commencer à dénouer cet écheveau. Deux camps semblent s’affronter depuis très longtemps, celui de la pensée pure et celui de la pensée instrumentée. L’introduction de la machine générant assez généralement des tensions. La machine, dans cet affrontement permanent des anciens et des modernes, semble se poser à la fois comme un objet de progrès et comme un objet de régression.

J’ai essayé, dans le diaporama ci-dessous, de formaliser ces idées afin que je puisse  (nous puissions ?) tenter de mieux (moins mal) imaginer mon (notre rapport) aux machines. Oui le numérique est un objet technologique qui transforme le quotidien et Non la technologie perturbante et transformatrice n’est pas une nouveauté.

Habiter

24 Avr

L’insertion des objets numériques notamment dans les dispositifs de formation transforme lentement, insensiblement mais sûrement les gestuelles des acteurs de l’éducation, alors même que dans la vie quotidienne les modifications ont été radicales et rapides. Ce constat n’a de sens qui si l’on est capable de l’intégrer dans un ensemble plus large, celui des processus de transmission des savoirs. Les machines numériques ont eu des incidences sur les gestes qui sont constitutifs de la professionnalité des enseignants, sur leur posture de métier. En investissant son lieu de travail l’enseignant adapte ses gestes par un processus de plasticité technico/professionnelle. Le geste investit l’espace, l’espace organise le geste. En se déplaçant, en restant immobile, en activant nos bras, en articulant nos mains et nos doigts, en adaptant la posture de nos corps,  nous ne faisons rien d’autres que d’habiter le lieu. Enseigner c’est habiter.

La question que je voudrais soulever dans ce billet est celle de la compréhension du  » De quelle façon habitons nous l’espace de formation ?   Comment le geste numérique s’insère dans cet habitat ?  »  Le geste s’adapte t-il à l’habitat ou est ce l’habitat de formation qui doit évoluer avec ces gestuelles émergentes ?

L’utilisation du verbe habiter peut sembler compréhensible par tous car son contour conceptuel semble évident. Est ce bien sûr ? La polysémie de l’habiter nous oblige à en définir les contours étymologiques.

Je vais tenter de raisonner à partir du postulat suivant :

Apprendre et enseigner c’est habiter un (des) lieu[x]. À l’intérieur de ceux ci des gestes sont déployés, ils sont la dimension de la posture professionnelle, qui est elle même est la dimension du principe de : habiter son métier.

Quelle est l’étymologie du verbe habiter ? Mon travail m’a amené à lire une thèse de médecine de Lucie Girardon, soutenue le 25 janvier 2011 à l’Université Claude Bernard Lyon 1, intitulée   « La  place de l’ « habiter » dans le corpus psychiatrique contribution à une approche historique clinique et institutionnelle » [1]

Dans la première partie, le grand 2 est intitulé  « habiter, étymologie, liens originels« . On peut y lire une analyse fouillée du sens de l’habiter. Je vous invite à  lire en détail cette partie. Je vais citer quelques passages pour étayer mon argumentation. Ce qui m’intéresse, à l’évidence, c’est le pont commun qui semble s’établir entre la réflexion sur l’enseignement et celle de la psychiatrie. Michel Foucault avait donné de nombreuses réponses à l’existence de ce pont intellectuel [2]

Quelles sont les racines du mot habiter ?  Bien sûr il faut commencer par dépasser le sens premier, commun à la vie quotidienne, celle que le langage a instauré dans notre civilisation, dans nos usages verbaux usuels :

« Habiter est une notion complexe, dont l’acception dépasse celle du logement, du refuge ou de l’abri. » L.G, Thèse

Habiter est une spécificité humaine, ce que Martin Heidegger définit comme une « condition de l’homme »

«L’habiter peut être abordé comme un des fondements qui permettent de penser l’essence de l’homme, en ceci qu’il n’y a que l’homme qui habite. Et ce, depuis qu’il y a de l’homme» « A l’origine bauen veut dire habiter. (…) Le vieux mot bauen, auquel se rattache bin, nous répond : «je suis», «tu es», veulent dire: j’habite, tu habites. La façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes  sommes sur terre est le buan, l’habitation. Être homme veut dire: être sur terre comme mortel, c’est-à-dire: habiter [ 3].» L.G, Thèse
« Habiter vient du latin habere qui a produit les termes suivants – habitare, habitus, habitudo, habitatio, et habitaculum« . L.G, Thèse
Quatre termes m’intéressent particulièrement :
– habere
« Le sujet de notre travail nous amène à considérer tout particulièrement les définitions suivantes, appartenant au sens propre d’habere : avoir, avoir en sa possession garder, tenir porter un vêtement habiter, se tenir quelque part se habere ou habere seul : se trouver, être. Nous constatons ici que les termes habiter et porter un habit, aux emplois usuels bien différents, se côtoient au sein des définitions de habere. » L.G, Thèse
– Habitus, a, um, participe de habeo (habere)
Bien portant, bien en chair
Habitus, us,m, substantif de habeo (habere)
Manière d’être, dehors, aspect extérieur, conformation physique, attitude, contenance
Mise, tenue, vêtement, costume
Manière d’être, état
[philo] Manière d’être acquise, disposition physique ou morale qui ne se dément pas. »L.G, Thèse
– habitaculum
« habitaculum dont le sens propre est «demeure», et le sens figuré, requérant davantage notre attention, est «demeure de l’âme, c’est-à-dire le corps». Habitaculum, dérivé de  habitare, à l’origine entre autres de «habitacle», contient donc dans son sens premier l’idée selon laquelle le corps est la demeure de l’âme. Le corps comme habitacle de l’âme, de la pensée. Nous reviendrons sur ces questions et sur le fait qu’ habiter renvoie l’homme à ses premières expériences en la matière, à savoir son premier habitat (et habitacle), le ventre maternel. » L.G, Thèse
– Habitude
 » Les liens entre habitude et habitus sont source de nombreux écrits philosophiques. Citons simplement Merleau- Ponty qui, plus qu’à la différenciation habitus/habitude à laquelle tenaient certains auteurs tels Husserl, s’est surtout intéressé à la distinction habitude/ coutume. Merleau- Ponty parle des «habitus du corps » sans distinction franche avec les habitudes, et dit de l’habitude qu’elle «n’est ni une connaissance ni un automatisme», c’est «un savoir qui est dans les mains». Nous avons vu que habitude et habit possédaient la même racine. Force est de constater qu’ il en est de même pour un couple synonyme, le couple coutume – costume : tous deux proviennent du latin suescere (s’habituer, s’accoutumer) et plus loin encore du grec ethos. Habitude et habit, coutume et costume, deux couples inséparables comme l’atteste l’étymologie. » L.G, Thèse
– En éducation nous pouvons nous reprendre cette entrée étymologique  pour construire une réflexion sur le lien entre le geste et l’espace. L’émergence du numérique a eu des conséquences sur l’habiter. Notre espace professionnel est à la fois identique et différent. La machine est venue s’intercaler dans les rapports entre les individus. Les changements des espaces professionnels s’inscrivent dans un temps long quand la modification de nos gestuelles est effective. Comment devons nous inscrire  l’habere, l’habitus, l’habitaculum et l’habitude dans ces cadres évolutifs ? Que signifie donc l’expression Nous habitons  ?
La manipulation des prothèses numériques mises à notre disposition redéfinit nos routines. Nous adoptons d’autres postures professionnelles au gré des changements technologiques. Au propre comme au figuré nous endossons un costume, un habit professionnel, fruit, pour partie, de ces gestuelles. Après l’étymologie, il y a le langage qui entre en écho. Des expressions du quotidien métaphorisent le corps, le geste, les habits et l’habiter :
  • Celui de l’habit, du vestiaire professionnel, qui est de l’ordre du choix de l’incarnation d’un statut. « Il est habillé comme un prof ! » ;
  • Celui du statut professionnel. « Endosser son costume professionnel » pour signifier que l’on incarne une représentation sociale, une autorité. Les enseignants, les IPR, les chefs d’établissements, les inspecteurs généraux, les doyens, les présidents d’Universités vont « s’habiller » pour incarner ;
  • Les moins nuancés de la profession diront qu’un enseignant, un élève, un étudiant, un supérieur hiérarchique est un  « demeuré » ;
  •  Lorsque l’on est désemparé on dit que l’on « se sent nu« , le langage plus familier génère l’expression « Je me suis retrouvé à poil« . Dans le domaine de l’invective, « on taille un costume« , on « habille pour l’hiver« , son interlocuteur ;
  • Le mépris, la peur castratrice de l’autre fait dire sans nuance « qu’il n’a pas de couilles » ;
  • Dans l’évaluation d’une fonction on peut estimer « que le costume est trop grand pour lui ou pour elle » ;
  • Un enseignant passionné est « habité par son métier » ;
  • Une personne met « la dernière main à son ouvrage« , elle est à « deux doigts de réussir« ;
  • Dans une situation conflictuelle on est dans « un corps à corps« . On définit son espace professionnel, son aire d’activité.
Dans ce corpus d’expression le geste et le corps ne sont jamais absents. Ils auraient même tendance à rebattre les cartes de la spatialisation physique et sociale  puisqu’il convient d’inventer, de routiniser des gestuelles. nous avons à qualifier d’autres façons d’habiter notre espace socio-professionnel.
 Puisque nous avons à définir et à comprendre une nouvelle gestuelle dans le but de l’installer durablement dans les pratiques, nous ne pouvons que nous interroger sur les conséquences spatiales. C’est ici que je voudrais revenir sur un point que je développe régulièrement ici, le besoin de travailler en mode collaboratif. Il me parait indispensable que cette question de l’habiter soit travaillée, analysée, réfléchie et … mise en pratique par des équipes pluridisciplinaires. Là encore il conviendrait de travailler avec des enseignants, des étudiants, des philosophes, des designers, des sociologues, des spécialistes de sciences de l’éducation, des architectes, des psychiatres (cf mon introduction).
Construire, aménager un lieu de formation c’est nécessairement dépasser le bâtir et l’aménager. C’est penser avant tout l’habiter pour mieux l’articuler avec le processus de structuration spatiale (la construction). Habiter c’est penser les gestes, les déplacements, le rapport de l’Homme à la technologie, le rapport de l’Homme à l’Homme (ce qui signifie que l’on va au-delà du dépôt de machines dans un espace et de sa conséquence corporelle). Nous revenons ici au besoin de définir d’autres habitudes pour aller vers le « savoir dans les mains« . Comprendre nos gestuelles c’est peut être permettre un accès à la compréhension du bien être professionnel (habitus) mais aussi par ricochet saisir aussi le mal être (individuel et institutionnel).
Ces gestes générés dans nos espaces habités, sont-ils des éléments de la  construction d’un panoptisme modernisé [4], qui nous aliénerait ?Une aliénation subtile parce qu’elle serait une forme renouvelée de la servitude volontaire ? [5]. Évoquer à l’envi le besoin de collaborer et de coopérer ne traduit-il pas notre incapacité à aborder de façon franche et claire les méfaits du JE et occulter les avantages du NOUS ?
Les gestes que nous développons sont-ils au contraire une forme de libération qui nous affranchirait des modes industriels de formation construits dès le 19ème siècle ?
Peut – être sommes nous dans le domaine de l’innovation, celle qui est invisible, imperceptible mais socle de réels changements durables ?
 Ce texte est un simple cadre de questions destinées à étayer des analyses futures plus précises. Vous pouvez, bien sûr, réagir à ce billet, argumenter, débattre. La rubrique commentaire à cette fonction, cette utilité, c’est d’ailleurs un début de geste.
***
[1] Lucie GIRARDON, La  place de l’ « habiter » dans le corpus psychiatrique, contribution à une approche historique, clinique et  institutionnelle http://www.orspere.fr/IMG/pdf/Lucie_Girardon.pdf
[2] Michel FOUCAULT, Surveiller et punir
[3] Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Gallimard, 1958
[4] Jérémy BENTHAM, le panopticon,
[5] Nicolas JOUVENCEAU , « les fondements psychiques, linguistiques et institutionnels de la servitude volontaire. L’aliénation du désir dans le registre du politique, Thèse de philosophie, École des hautes études, 2011

Gestes – Mes diaporamas

17 Avr

Analyse N°1

 

Analyse N°2

Gestes du numérique pédagogique

15 Avr

Billet en rapport – Voir aussi le tag « geste« 

Apprendre et enseigner avec le numérique c’est (re)donner une place au corps et notamment à la main. En se posant cette question on interroge la place du formel et de l’informel car nous sommes dans une système où se côtoient plusieurs modes d’écriture. Le primaire est une période clé de notre formation car nous y apprenons l’acte et le geste d’écriture, nos instituteurs (professeurs des écoles) veillent à ce que ce dispositif si fondamental soit acquis par tous. Il s’agit là d’un enseignement qui est méthodologique, pédagogique et didactique. La pensée symbolique passe par l’écriture.

Peut-on en dire autant de l’acte d’écriture instrumentée ? Il me semble qu’à ce jour il est plus de l’ordre de l’acte d’apprentissage informel que d’une modalité d’enseignement spécifique et organisée. Les enfants apprennent essentiellement par immersion. Les outils numériques sont omniprésents dans leur milieu, ils apprennent à l’aide des jeux vidéos, lorsqu’ils acquièrent leur « doudou numérique » (smartphone) qui est devenu un rite de passage et un moyen de socialisation. Parce qu’à l’école on instrumente les enseignements.

Salle de cours de l'Ecole Pigier. Paris, vers 1935.

Salle de cours de l’Ecole Pigier. Paris, vers 1935.

Au final le geste numérique est acquis sans réel processus d’apprentissage formel. Rappelons qu’Isaac Pittman (4 janvier 1813 – 22 janvier 1897) avait développé un enseignement à distance pour la sténo-dactylo. On formalisait le geste technique par un apprentissage très formel. Ces apprentissages se sont  poursuivis pendant de nombreuses années.

Pas ou peu d’apprentissages formels pour un changement important dans nos modes de conception et de rapport au savoir. La main est centrale dans cette réflexion. J’invite les lecteurs à lire ou relire « l’éloge de la main » d’Henri Focillon (7 septembre 1881, 3 mars 1943).

Nous intégrons ainsi de nouvelles gestuelles dans nos pratiques. Il me paraît essentiel de les analyser car comme  tout élément du quotidien, la répétition, la création de routines, la proximité nous détournent de l’exercice d’interrogation sur leurs sens. Se pencher sur ces gestes est une démarche obligatoirement transdisciplinaire (sciences de l’éducation, philosophie, sociologie, histoire …). Il est nécessaire d’interroger Foucault, Goffman, Leroy Gourhan, Dejours, De Certeau, Levi Strauss et bien d’autres encore. La main est en quelque sorte l’analogon du numérique.

  • Le lien avec le clavier. La frappe dactylographique qui était une compétence spécialisée en d’autres temps est devenue une compétence partagée, commune. La main était actrice d’un processus de division du dactylotravail d’écriture au sens où la pensée marxiste l’entend.. Le cadre dictait, la secrétaire mécanisait la pensée (j’intègre ici aussi la division sexuelle du travail, autre dimension de la corporéité). Maintenant le geste est intégré dans un processus dilué et généralisé. Le geste n’est plus (disons est moins) divisé qu’avant. Le processus de conception / réalisation est souvent (pas systématiquement) opéré par la même personne. La gestuelle dactylographique est intégrée dans les processus créatifs. Prenons le cas d’un doctorant, il dissèque un sujet en mobilisant des outils conceptuels, il rédige à l’aide de son ordinateur, il imprime, puis il diffuse sur HAL.

main_clavier

  • Tenir un instrument. La main sollicitée en permanence. L’acte de tenue d’une machine à penser n’est pas simple car elle met à mal un mode ancien inscrit dans les habitudes. Rappelons à titre d’exemple que c’est en 1965 que le ministère de l’éducation nationale autorise billel’utilisation du stylo bille dans les écoles. Une révolution pour ceux qui ont commencé à apprendre l’écriture avec la plume sergent major (j’en fais partie). À titre d’illustration, mon instituteur cassait en deux les stylos des effrontés qui osaient remplacer la plume par le stylo bille. La norme, toujours la norme … Par analogie la machine n’est pas forcément acceptée dans tous les dispositifs d’apprentissage. Tenir un smartphone dans ses mains est un acte qui peut être analysé comme constitutif d’un accès au savoir ou comme un vecteur de la subversion, une transformation du processus classique rassurant. Pour cette raison il est fréquent de constater une posture de dissimulation, la main tenante (main tenant / maintenant) est positionnée sous la table. Entre subversion, écologie de l’attention et apprentissage le geste est révélateur du mode de relation avec la machine.

main-smartphoneLa dissimulation – Un geste conditionné par l’interdit. Entre ceux qui autorisent et ceux qui interdisent, beaucoup adoptent des stratégies de dissimulation. On cache cette activité sous la table, pour ne se faire « pincer » quand on est élève, pour préserver une semblant de politesse quand on est dans une réunion ou un colloque. Un petit tapotement discret pour accéder à l’information. Faut-il autoriser, interdire, une « détox » informationnelle, une bonne gestion de l’écologie attentionnelle. Autant de questions auxquelles il faudra tenter de répondre.

dessous

Un élément de la main est rendu central, c’est le doigt. Il permet d’activer une multitude de commandes. Le doigt effleure, caresse, balaye, tapote, clique. Il est souvent symboliquement considéré comme le centre de l’intelligence. Combien de parents et leur entourage s’extasient parce que leur bambin active une commande sur une tablette ou un smartphone « Vous avez vu comme il est intelligent ? » ou alors « Maintenant qu’est ce qu’ils sont intelligents ! » entend t-on dire. Appuyer, cliquer digitalement serait une preuve d’une pensée éclairée. À défaut d’être le centre d’une forme d’intelligence, le doigt est chargé d’affect.

Pourtant le doigt n’a pas attendu le numérique pour être le vecteur de sens. Les images parleront mieux que moi.

geste_multiples

Le doigt transmet du sens

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Le geste des « métalleux » popularisé par Ronnie James Dio

Le numérique pose donc la question de la place du doigt dans les instrumentations des pédagogies. Quelle est sa place dans le construction professionnelle des enseignants et dans la construction intellectuelle des apprenants ? Le mot en lui même une assonance troublante  » je doigt « 

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Le mode d’écriture traditionnelle est modifié avec l’instrumentation. Rédiger est possible avec son doigt On peut le faire sans le lever pour changer de caractères. Voila qui donne à penser les futurs modes de rapport à l’écriture. Comment écrira t-on dans le futur ? Je l’ai évoqué ci-dessus, il a fallu un décret en 1965 pour accepter la modification du support technique d’écriture. La technologie éducative est du ressort du politique, cela peut faire sourire rétrospectivement mais il me semble que nous sommes au même virage en ce moment.

Les sommes des technologies qui sont à notre disposition nous donnent à penser les modes d’écriture qui sont au bout de nos doigts.

ecriture smartphone

L’écriture intuitive sur smarphone. Ne pas lever la main.

rediger_smartphone_alternatif

La frappe classique. Lever le doigt à chaque caractère.

ipad

Écrire avec les pouces en fractionnant le clavier virtuel du i.pad

  • La main et les doigts commandent l’acte de conception.
main_souris

Le maintien de la souris et le clic (droit et gauche)

touch pad

Le touch pad

En conclusion de ce billet préparatoire à une réflexion plus nourrie, je voudrais éviter toute interprétation hâtive. Je ne limite pas mon analyse à la main et au doigt. Il y a forcément au bout des terminaisons nerveuses un rapport avec la pensée, l’esprit. Le tapotement, le clic ne se suffisent pas à eux mêmes, il y a forcément une éducation, une transmission à opérer auprès des apprenants. Ce sera l’objet d’autres réflexions.

Geste réel et geste virtuel

8 Avr

La virtualité est un champ exploratoire intéressant au sens où elle engage le corps dans les dispositifs d’apprentissage. J’ai abondamment évoqué dans ces colonnes les enjeux péagogiques des mondes virtuels. Nous avons, avec Jacques Rodet, élaboré une réflexion sur le tutorat en monde virtuel. L’arrivée des casques virtuels semblent rebattre les cartes de ces dispositifs car ils affranchissent les acteurs du lien mécanique entre main et clavier.

Le casque virtuel déporte la gestuelle de la frappe des touches vers un engagement du corps. On peut ainsi essayer d’imaginer, d’anticiper ce que pourrait être un enseignement virtualisé dans sa dimension spatiale du réel. La position du corps et les gestuelles sont à définir dans l’espace de formation. J’ai tenté quelques approches graphiques.

Quel agencement de la salle de formation doit-on prévoir si on utilise le virtuel ? Un corps figé ou un corps réel en mouvement ? Un corps limité dans ses mouvements dans le réel, pour une liberté corporelle totale dans le virtuel.

personnage_corps

aire

 

Quelle organisation du groupe classe dans un module de cours virtualisé ?

groupe_virtuel

Quelle posture du corps si on utilise le virtuel ?

  • Debout

geste-du-virtuel

  • Peut-on marcher dans le réel en même temps que dans le virtuel ?

chemin

  • Assis

personnage_assis

  • Corps réel et corps virtuel, une équivalence des gestuelles ?
  • personnage_corps_virtuelQuels gestes ?

gestesgestes_nombres

debout

Numérique et geste – Réflexions

12 Mar

Notes éparses pour avancer – Mes articles sur le geste – Tag geste du blog 

Je vais inscrire mes réflexions sous forme vidéo car le geste a besoin d’être fixé, montré, observé. Le procédé littéraire ne me permet pas de résoudre tous mes questionnements, j’ai besoin à cet instant de mes réflexions de passer par la vidéo (Je me heurte forcément ici à mon manque de compétences). Je remercie donc mon fils pour son assistance sympathique et efficace, puissent ces bricolages l’aider dans sa progression en sciences de l’éducation.

Il faut voir dans ce cycle de réflexions le dépôt d’un ensemble d’interrogations sur la posture du corps et les gestes qui semblent immuables pour apprendre (la posture assise pour faire simple). Se transforment-ils, peut-on envisager des changements, la posture droite est-elle au final la meilleure et/ou la seule à retenir ? Je n’ai pas de réponses, c’est pourquoi j’essaye de mobiliser  ma capacité à observer et à poser des questions.

Ce qui semble être une règle dans les processus d’apprentissage et la posture du corps c’est qu’au cours d’un processus de formation allant de la maternelle à l’Université il y a une lente normalisation. La structure de l’école maternelle donne de la place au corps par une plasticité de l’espace classe, puis petit à petit la place de l’élève / étudiant se fige pour finir par un face à face  très cadré.

Les principes

Le geste et la marche

Le téléphone portable me trouble. Il est utile pour communiquer lorsque l’on se déplace mais … Il est surprenant de constater que les utilisateurs  continuent à marcher lorsqu’ils ont la possibilité de l’immobilité. Quels liens peut-on établir entre outil / marche et activité intellectuelle ?

sipa_ap21623684_000004Dans certains pays cette donnée a été pris en compte en réservant des couloirs pour les « péripato-techno ». (Je me contente ici d’observer quels sont les usages )

 

 

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Réflexions vidéo sur la marche – Une attitude que j’ai souvent observée.

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index

Prochaine vidéo – L’intégration du geste dans les programmes des outils numériques.

Le geste chez les travailleurs du savoir

25 Fév

Réflexions graphiques…

Le geste professionnel est un axe de réflexion que j’ai commencé à engager en regardant travailler mes étudiants de BTS il y a presque 30 ans. Fort et bêtement fier de ma formation intellectuelle, j’avais occulté le geste et je l’avais intégré comme un élément peu noble comparé à la pensée ( rétrospectivement j’en ai honte). Mes convictions ont commencé à basculer en visitant un atelier de formation au tissage et ã la bonneterie. Des étudiants catalogués comme ceux qui relevaient  des « savoirs manuels » s’affairaient devant une machine d’une rare complexité avec une aisance remarquable. Les intellectuels c’étaient eux à l’évidence.

La machine (un métier rachel) était déjà par elle même une oeuvre d’art industriel, mélange subtil de précision de la fonderie, de l’agencement des cames, équilibre improbable entre la noirceur du bâtit et la blancheur des fils (mais là je retombe dans mes constructions intellectuelles).

imageMes convictions imbéciles se sont définitivement effondrées au contact des designers, des couturier(e)s, des tisseurs, des bonnetiers et … De mon père faisant son jardin, en observant leurs usages gestuels    et leurs productions. Comment peut-on continuer à structurer une société sur une dichotomie aussi désespérante ?

Il m’a fallu plus de 20 ans pour arriver à formaliser ces idées. Il est évident que dans cette construction le numérique a été le déclencheur. En toile de fond de ces tentatives d’analyse se dessine une observation des travers de notre société qui dissocie très fortement le monde de la main et le monde de la pensée, en dévalorisant l’une et en glorifiant l’autre.

Pour l’instant mes réflexions s’organisent, à défaut d’être stabilisées (le seront-elles un jour d’ailleurs ?). Vous pouvez lire mes analyses au tag geste de ce blog.

Le geste numérique – Réflexions graphiques

25 Fév

Mes réflexions actuelles (et anciennes aussi) sur le geste professionnel me poussent à essayer de formaliser mes propos. La difficulté de l’exercice est de franchir le cap de l’avis personnel, du « sentiment que », sans pouvoir l’étayer par des lectures,  sans s’appuyer sur des analyses scientifiques. C’est un exercice très difficile quand on pratique en individuel.

Je tente donc de formaliser mes réflexions en procédant par filtres – Lecture, formalisation graphique, rédaction .

Pour le geste j’en suis au stade la formalisation graphique. C’est un travail évolutif qui est le témoin d’un moment de mes réflexions, un instantané. Je prends donc le risque  du contresens, de l’erreur pendant une période transitoire. Il faut donc prendre ce document comme un brouillon en continu. J’opte pour le parti pris de rompre avec le principe du document mis en ligne parce que finalisé. L’imperfection comme principe de conception intégré dans un processus continu.

L’idée sous jacente est d’inviter les lecteurs à contribuer s’ils le souhaitent parce qu’ils perçoivent une erreur, ou parce qu’ils veulent ajouter un complément.

 Voici la trame de mes analyses sur le geste (en évolution donc) :

Transformer le geste, changer de posture par déconstruction

13 Fév

Je l’ai souvent écrit ici, j’aime pratiquer la réflexion buissonnière, celle qui consiste à emprunter les petits chemins de traverse de la pensée. Je m’affranchis ainsi de l’obligation d’arpenter les grands boulevards où je me sens  contraint et bridé. Je crois avoir appelé, dans d’autres écrits,  cette liberté intellectuelle  le bricolage, ou bien la ruse lorsque  j’étais encore naïvement persuadé que j’avais une once de liberté dans l’expression de la réflexion.

Être bridé, a aussi une signification corporelle, à savoir ne pas pouvoir réaliser les gestes que l’on souhaite, être corseté, avoir les ailes coupées.

En sillonnant les sentiers buissonniers de l’A.cadémisme (a privatif) je me suis retrouvé à contempler une photo de Matisse en train de peindre. Je la connaissais mais elle ne m’avait jamais ainsi parlé. Le charme des petits chemins fait que l’on est empêché par rien, on peut laisser son esprit aller là où il a envie.

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Que me dit cette image de Matisse en train de peindre ? Elle est pour moi une très belle métaphore sur le geste dont j’ai déjà parlé dans ces colonnes. J’imagine (mais je ne suis pas un spécialiste de l’art) que le maître avant de maîtriser sa création avec cette perche à déconstruit une certaine façon du penser/faire. Le mode le plus habituel est de concevoir avec une batterie de pinceaux. La dimension modeste des objets contraint le corps à se placer à proximité de la toile, à obliger la main à un geste précis limité à la longueur du bras. La pauvreté de mes mots peine à décrire cette gestuelle savante mais elle donne je l’espère un résumé éclairant.

Faire le choix de peindre avec une perche est un acte révolutionnaire, de mon point de vue car il faut s’affranchir des routines acquises qui aident à libérer toutes les capacités de l’esprit créatif. On peut imaginer (j’aime imaginer, j’accepte donc de me tromper) que le grand maître en adoptant ce nouveau dialogue instrumental a osé un nouveau rapport de création en malmenant son corps et ses acquis.

N’est ce pas une belle métaphore pour nous autres pédagogues ? Et si nous acceptions de découvrir, d’adopter de nouvelles gestuelles éducatives, un nouveau rapport au corps apprenant, au corps pensant ?

À la façon du maître cela passe par une déconstruction (peut être douloureuse ?) et par une construction nouvelle mais féconde (?).

En tout cas l’introduction du numérique dans nos usages pédagogiques, ne peut être conjuguée avec l’ancienne grammaire du corps. Quels sont ces nouveaux gestes, quelle est la nouvelle grammaire qui se dessine dans notre rapport au numérique ? Nous avons ici un champ d’observation immense qui s’offre à nous … Peut être faut-il alors, à ce stade revenir sur les grands axes de l’académisme (sans privatif cette fois) si l’on veut avancer.

Le geste emprisonné

29 Mar
« Au cours de l’évolution humaine, la main enrichit ses modes d’action dans le processus opératoire. L’action manipulatrice des primates, dans laquelle geste et outil se confondent, est suivie avec les premiers  Anthropiens  par celle de la main en motricité directe où l’outil manuel est devenu séparable du geste moteur. À l’étape suivante, franchie peut-être avant le néolithique, les machines manuelles annexent le geste et la main en motricité indirecte n’apporte que son impulsion motrice. Au cours des temps historiques la force motrice elle-même quitte le bras humain, la main déclenche le processus moteur dans les machines animales ou les machines automotrices comme les moulins. Enfin au dernier stade, la main déclenche un processus programmé dans les machines automatiques qui non seulement extériorisent l’outil, le geste et la motricité mais empiètent sur la mémoire et la comportement machinal » André Leroi-Gourhan, le geste et la parole II la mémoire et les rythmes, Albin Michel Sciences, 1965

Au sein de ce blog je tente d’interroger le # geste (1) dans les pratiques numériques des enseignants. J’ai très souvent souligné la nécessaire connexion entre la main et la pensée, la place du corps dans l’espace de formation.  Ces réflexions puisent leurs sources dans mes lectures, mes usages et mes observations. Je suis persuadé que le geste est vertueux mais il est sous-estimé voire dévalorisé chez les travailleurs du savoir.

Pourtant la pensée du geste, sa conceptualisation  est omniprésente pour de nombreux acteurs du monde de l’éducation. Je pense notamment au monde de l’industrie qui a compris, avant tout le monde que le geste était un allié précieux. Le geste peut rendre captif et dépendant.

Les grandes firmes qui opèrent dans le monde de l’éducation l’ont bien compris.. Lorsque je tente de coucher mes réflexions, que je conçois un cours, que je peaufine une intervention, j’utilise mon ordinateur et les logiciels associés. La frappe sur le clavier est devenu un réflexe. Le lien main / clavier est le premier signe tangible de l’expression de ma pensée. Puis j’active mon traitement de texte, mobilisant inconsciemment la somme des apprentissages et des usages acquis depuis 30 ans. Ce lent travail d’acculturation remonte à la fin des années 80, début des années 90, lorsque mon parcours a commencé.

J’ai appris lors de stages institutionnels (rarement). avec mes pairs (très souvent), en autoformation (systématiquement) mais toujours avec les logiciels fournis par l’éducation nationale et toujours avec la même marque. Mes réflexes se sont ainsi forgés, solidifiés dans le temps. Mes routines se sont inscrites lentement mais surement, au point de devenir inconscientes. À ce stade de ma carrière l’outil est toujours inscrit  en toile de fond, il ne me gène plus parce que mes gestes sont fixés, automatisés. J’y vois deux points d’ancrage :

  • Je perçois le rapport instrumental qui existe entre l’outil et ma pensée ;
  • Cette perception s’est opérée avec l’utilisation du même outil logiciel qui a contribué à fixer mes gestes libérant ainsi mon esprit.

Le geste est un vecteur de fidélisation pour les entreprises parce qu’il permet de fixer des routines qui rendent d’une certaine façon les utilisateurs dépendants.

Ma main va aller déplier le menu utile à mes constructions, chercher l’icône facilitant mes automatisations.  Je suis dans la « facilité » construite par des années d’usage.

Je pense que c’est notamment une des raisons qui me fait oublier les solutions libres. Non qu’elles soient moins efficaces mais elles m’obligeraient à réapprendre des gestes qui me ralentiraient dans mon travail. Je suis ainsi tiraillé entre l’envie d’apprendre et la contrainte de modifier mes gestuelles.

Je suis ainsi dans un geste qui m’apparaît soudainement  comme servile, un geste qui a été, d’une certaine façon, dicté par des choix économiques. Geste et situation de quasi monopole ont me semble t-il des liens forts.

On pourrait ainsi lister des gestes qui sont devenus indispensables au quotidien mais qui sont, pas seulement mais aussi, la résultante de choix économiques.

Ce billet est fort peu construit pour le moment, certainement maladroit. Il faut le comprendre comme le début d’une réflexion qu’il me faudra alimenter par des lectures.

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