Technique et imaginaire.

28 Août

Les États-Unis est probablement un des rares pays où l’on éprouve le sentiment du déjà vu, alors même que l’on porte son regard sur un paysage parfaitement inconnu.  Ce sentiment est étrange car la découverte se dilue dans une brume singulière de familiarité. A l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud ce sentiment étrange ne cesse de vous habiter. En homme rationnel il est difficile de croire à une autre vie que l’on aurait déjà vécu. Le besoin d’éclaircir ce point devient vite obsédant.

On comprend cependant très vite d’où  vient ce sentiment de proximité. Le lien Homme / technologie est au centre de ce phénomène de ressenti, le lien fort que nous entretenons avec le cinéma. Nous vivons dans un environnement culturel qui est largement dominé par l’industrie cinématographique américaine (entendue au sens large). Que ce soit sur les réseaux classiques des salles de cinéma, sur internet avec des nouveaux  opérateurs comme Netflix ou la très classique et historique télévision, nous sommes abreuvés par les productions d’outre atlantique. Les meilleurs scénarios comme les pires nous imprègnent de lieux, de sonorités, d’habitudes de vie souvent éloignés de nos repères habituels que nous intégrons malgré tout.

Robert De Niro chassant le daim dans « the deer hunter » (voyage au bout de l’enfer) ne se comprend bien que si l’on met en perspective cet engouement pour ce type d’activité aux USA. Des chaines du câble sont exclusivement consacrées  à ce qui s’apparente à une réelle passion des congés de fin de semaine masculine. Pour autant même éloigné de nos habitus, il nous reste les superbes paysages des forêts de l’Oregon.

On peut ainsi multiplier les exemples. Lentement, sûrement cette industrie a su façonner nos références. La rumeur des rues de New-York et les sons atténués des sirènes des véhicules de police vous bercent au 45ème étage de votre appartement comme si vous étiez plongés dans un polar US. Monument Valley est imprégné par  l’esprit  de Harry Goulding et de John Ford, le fantôme de « Dirty Harry » flotte sur San Francisco. Le désert du Nevada regorge de carcasses de bus abandonnés traces imperceptibles « d’Into the wild » de Sean Penn. Les lignes droites ont une saveur à la  Win Wenders. Il n’y a pas un espace visité que l’on ne puisse rattacher à un film, une ville qui ne soit rattachée à une série culte. Notre inconscient restitue le cette masse d’informations emmagasinées.

Ainsi, lorsque je passe en voisin devant la maison des frères Lumière place Ambroise Courtois à Lyon, je mesure encore mieux la puissance de cette invention dans mes (nos) représentations. La sortie des usines des frères Lumière est rétrospectivement une sortie fracassante car l’invention a transformé d’une certaine façon notre approche lorsque l’on veut produire du sens nouveau.

Le cinéma américain structure (bride ? Conditionne ? Cadenasse ?) nos imaginaires à l’évidence. Certes, j’ai vu une quantité de films d’autres pays mais aucun n’a la puissance de frappe des grands majors des USA. En tout cas pas suffisamment puissants pour s’insérer de façon aussi forte dans mon (notre ?) inconscient culturel, même si la fontaine de Trêve est et restera habitée par Anita Ekberg et que la  meilleure façon de décrire les cons reste celle d’Audiard.

A la révolution du cinéma s’est ajoutée celle du numérique, en même temps complémentaire et antagoniste. Dans quelle mesure notre imaginaire est-il façonné par la technologie numérique ? Les «derniers nababs» d’Elia Kazan se sont-ils déplacés de Los Angeles vers la Silicon Valley

Bien sûr il est plus qu’utile de (re)lire Mauss. Il nous a expliqué en son temps  dans « Techniques du corps« , comment le cinéma avait très vite influencé les comportements et gestes du quotidien (exemple de la marche des infirmières). Contentons nous de le citer tant l’exemple est révélateur :

 » Une sorte de révélation me vint à l’hôpital. J’étais malade à New York. Je me deman­dais où j’avais déjà vu des demoiselles marchant comme mes infirmières. J’avais le temps d’y réfléchir. Je trouvai enfin que c’était au cinéma. Revenu en France, je remarquai, surtout à Paris, la fréquence de cette démarche ; les jeunes filles étaient Françaises et elles marchaient aussi de cette façon. En fait, les modes de marche américaine, grâce au cinéma, commen­çaient à arriver chez nous. C’était une idée que je pouvais généraliser. La position des bras, celle des mains pendant qu’on marche forment une idiosyncrasie sociale, et non simplement un produit de je ne sais quels agencements et mécanismes purement individuels, presque entièrement psychiques. Exemple : je crois pouvoir reconnaître aussi une jeune fille qui a été élevée au couvent. Elle marche, généralement, les poings fermés. Et je me souviens encore de mon professeur de troisième m’interpellant : « Espèce d’animal, tu vas tout le temps tes grandes mains ouvertes ! »

Après cette longue introduction, je voudrais passer au sujet qui me préoccupe habituellement : l’enseignement en posant la question suivante :

Est ce que les techniques numériques proposées par l’industrie américaine stimulent une nouvelle forme d’imaginaire chez les enseignants et les apprenants ?

Depuis quelques années nous nous sommes lancés dans des expérimentations, des recherches, des écritures qui mettent au centre des analyses l’instrumentation. Quelle est la part de l’imaginaire dans ces démarches ? Y a t-il un lien entre la façon de penser des initiateurs et nos nouvelles postures ?

A la façon des architectures protestantes qui ouvrent l’intérieur vers l’extérieur (et inversement) avons nous intégré l’idée de la transparence dans nos modèles ?

Mes soirées longues et interminables sur le site du futuroscope seront propices aux temps de réflexions pour tenter de proposer des réponses argumentées.

 

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