Lettre sur le bricolage

4 Déc

Un projet de lettre d’information que j’ai rédigée puis, pour des raisons contingentes, jamais publiée. Elle concerne le bricolage

Le bricolage en éducation

 « La situation pédagogique sera toujours une activité de bricolage, quelle que soit la rationalité pour l’aborder » Develay, (1992). Cette citation de Michel Develay ne peut que nous interroger sur la façon dont nous concevons nos enseignements instrumentés. Doit-on se référer à un modèle industrialisé ou à un environnement bricolé ? La question mérite une analyse approfondie.

 Il convient pour commencer d’interroger l’étymologie de ce terme, il nous permettra de mieux comprendre les enjeux modernes.

 Le verbe bricoler renvoie à l’idée de « faire des détours », le bricoleur est « celui qui aime s’écarter de la piste », il est aussi un terme du jeu de paume qui évoque « le mouvement fait par la bale en bricolant [entrer dans le trou par bricole] » « On jaze, on caquette, on bricolle, On faict le dyable de Vauvert. (R. DE COLLERYE, Serm. pour une nopce.) » grand corpus des dictionnaires, (consultation en ligne le 12 février 2014)

 Le bricolage évoque donc ce qui est incident, la propension d’un individu à emprunter les chemins de traverse. Celui qui bricole ne  se conforme pas à la règle.

 La couche numérique qui a inondé nos environnements de travail a donné un nouveau lustre au concept qui nous préoccupe ici. Se conformer ou bricoler ? Vaste question … C’est probablement la mise en cohérence des deux qui doit être prise en compte.

 Il y eu un temps ou la construction du savoir s’appuyait  sur un champ instrumental relativement réduit, un stylo, un support papier, des livres, des bibliothèques. Le maître dans cette culture répète à ses étudiants ce qu’il à lui même appris dans les livres :  « Jusqu’à ce matin compris, un enseignant, dans sa classe ou son amphi , délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait l’écrit, une page-source /…/ Sa chaire faisait entendre ce porte voix. Pour cette émission orale, il demandait le silence. Il ne l’obtient plus » Michel Serres[1], (2012). Le savoir va du haut vers le bas, stable, inébranlable, établi dans un cadre séculaire.

La pascaline

La pascaline

Les machines sont bien sûr présentes dans l’histoire des apprentissages. Nous pouvons citer la Pascaline pour apprendre à compter, de nombreuses machines à lire ou même cette belle histoire révélatrice de l’envie encyclopédique : « au Xème siècle par exemple, le grand Vizir de Perse Abdul Kassem

Machine à lire

Machine à lire

Isma’il afin de ne pas se séparer durant ses voyages de sa collection de cent dix sept milles volumes, faisait transporter ceux ci par une caravane de quatre cents chameaux entraînés à marcher par ordre alphabétique » une histoire de la lecture, Actes Sud, Alberto Manguel, (2000)

 Les hommes ont depuis longtemps composé avec des « machines à communiquer », Jacques Perriault, (2008) mais le web nous engage plus que jamais à penser les rapports que nous entretenons avec elles. Est ce celui de l’ingénieur ou celui du bricoleur ?

 L’ingénieur est défini ainsi par Hélène Vérin, « autour du mot « ingénieur », l’identité de « l’ingénieur », quelques repères historiques », recherche et formation N° 28, (1998) :

 « Quatre critères d’identification sont invariablement convoqués : les savoirs, la formation, les compétences, la place dans la hiérarchie sociale. » – « L’ingénieur est défini par sa capacité intellectuelle à résoudre des problèmes pratiques, à inventer des solutions techniques. La grande différence tient précisément à l’acquisition de ce pouvoir particulier de l’esprit. »

L’étymologie du mot ingénieur est défini  : « À travers les trois sens latin ingenium, notre ingénieur de la renaissance prend corps. Pour construire des « engins » (machines), il doit mettre en œuvre son « engin », c’est-à-dire son esprit d’invention (il est ingénieux), ce qui lui est aisé puisqu’il est lui même doué « d’engin », au sens d’esprit, d’intelligence rusée (il a du « gingin »). Est-il pour autant si éloigné de l’ingénieur d’aujourd’hui ?  » Une histoire des techniques, Bruno Jacomy (1990), p 201

Le bricolage, quant à lui, est une dimension du rapport que nous entretenons avec les machines. Il est donc inscrit dans nos usages alors même que l’institution met à disposition des services dédiés comme le SUEL pour l’Université et la FDV pour la faculté de Droit par exemple. La dimension de la maîtrise de l’ingénieur est-elle à mettre en miroir avec les tentatives du bricoleur ?

 Il faut se référer à Claude Levi-Strauss pour cerner le champ du bricolage. Nombreux sont les auteurs qui s’y réfèrent.

 « De nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. /…/Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet: son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui  supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit, et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». /…/ Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi.»

 Claude Levi Strauss, La pensée sauvage – Agora (1962)

 C’est une question contemporaine, déjà inscrite dans les dispositifs de formation des années 60-70. Geneviève Jacquinot- Delaunay (Professeure émérite en sciences de l’éducation à l’Université de Paris 8), à propos d’une expérience au collège de Marly Le Roi[2]  dit : « Les enseignants de Marly le Roi préféraient faire leurs émissions, bricoler leurs émissions /…/ Un enseignant qui préfère faire avec des moyens moins importants, lui même, plutôt que d’utiliser quelque chose qui a été fait et qui ne correspond pas exactement à ce qu’il a en tête. /…/ Personnellement j’ai toujours aimé mais ça c’est un défaut de ma personne, j’ai toujours aimé voir ce que les autres avaient fait, et voir comment j’allais m’en servir  » Jacquinot-Delaunay, canal U[3] (2012)

 Par contre :

 « D’autres auteurs ne voient pas dans l’attitude de bricolage une sorte de mal nécessaire, mais lui attribuent au contraire une valeur positive. Ainsi Papert (1993) comme Chandler (1995) se réfèrent à l’utilisation de ce concept par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962). Ces deux auteurs réutilisent la métaphore du bricolage et du bricoleur, le premier pour illustrer sa défense du constructionnisme contre les pédagogies de l’enseignement magistral (instructionism), le second dans le cadre de sa discussion sur l’influence du médium et de l’outil sur l’activité humaine. Apprendre avec les machine Joseph Rézeau (2001)

 Le bricolage s’est donc inscrit dans le paysage professionnel des enseignants comme élément de leur quotidien et souvent comme une alternative à leurs besoins instrumentaux.

 Cette notion est très souvent entendue comme un concept négatif voire péjoratif or il est inscrit comme un élément fort de réflexion et d’analyse dans les pratiques des enseignants notamment dans le registre de la pédagogie numérique.

 Le numérique nous plonge à nouveau dans la réflexion qui consiste à définir qu’elle est la place des solutions bricolées dans la conception de nos dispositifs instrumentés. Quelle est la part de « l’ingénieur » et quelle est la part du bricoleur dans nos constructions intellectuelles ?

 Tout enseignant dans sa démarche va convoquer et mobiliser un « ensemble instrumental » structuré dans son champ disciplinaire mais c’est aussi, notamment dans le domaine du numérique, une capacité à mobiliser des  « matériaux, hétéroclites » au service de son projet.

 En pédagogie universitaire, il faut donc savoir aussi « s’arranger avec les « moyens du bord» pour mener à bien son projet grâce à « un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites ». Ainsi, les enseignants ont à leur disposition de nombreux objets pour constituer leurs cours. Les outils numériques peuvent être  ceux mis à disposition par l’institution (exemple la plateforme Moodle de l’Université Lyon 3). Ils peuvent être aussi des outils épars (« hétéroclites ») provenant du web 2.0 et agencés par les enseignants au sein de ce que l’on appelle un environnement personnel d’apprentissage (EPA) ou « personal learning environment » (PLE), Mohammed Chatti, (2010)

 Edutech wiki[4] définit ainsi l’EPA « Un environnement personnel d’apprentissage peut se définir sur deux plans. Sur le plan conceptuel il s’agit d’un système qui favorise le contrôle de son apprentissage à plusieurs égards : Définition des buts d’apprentissage, gestion des processus d’apprentissage, gestion des contenus et des outils, communications avec d’autres, etc. Sur le plan technique il s’agit (idéalement) d’un service qui permet à un individu d’intégrer différents services qu’il peut utiliser et combiner selon ses besoins. Cet espace doit aussi permettre l’échange avec d’autres sous plusieurs formes. » (consultation le 07 février 2014)

 La constitution d’un EPA (environnement personnel d’apprentissage) suppose qu’il y ait une dimension bricolage de la part de son concepteur, dans la mesure où la démarche consiste à détourner des outils de leur fonction initiale. Il est rare en pédagogie que les outils utilisés aient été conçus à des fins d’enseignement et d’apprentissage. C’est ainsi qu’il faut se poser la question de leurs usages.

 Dans son ouvrage intitulé « La logique de l’usage, Essai sur les machines à communiquer », François Perriault  (2008) décrit avec précision l’évolution des innovations et la différence qui existe entre ce qui était l’intention du créateur et la réalité des usages :

 « Ainsi découvre-t-on que bon nombre d’innovations ont été détournées de leurs visées originelles, pour tendre vers une logique peu à peu dictée par les usagers : « L’individu détient fondamentalement une part de liberté dans le choix qu’il fait d’un outil pour s’en servir conformément ou non à son mode d’emploi » Gilles Boenisch, p. 503-504 (2008)

 « Le paysage est campé. D’un côté les inventeurs, qui poursuivent leur rêve de perfectionner une technologie de l’illusion, et leur entourage technicien, qui élabore sans cesse des propositions. De l’autre, les profanes, les usagers éventuels, qui reçoivent sans cesse ces offres, qui tentent de les introduire dans leur logique propre, ne partageant que rarement les fantasmes de ceux qui leur proposent » Gilles Boenisch, p. 503-504 (2008)

Dans la première lettre nous avons évoqué l’espace personnel comme étant un espace pertinent de formation qui se professionnalise par intermittence. Le domicile des enseignants comme celui des étudiants est devenu un écosystème technologique complexe. L’accès au savoir se fait à la condition de savoir gérer et coordonner la couche logicielle et la couche matérielle. Rare sont ceux ou celles qui se conforment aux prescriptions du mode d’emploi qui est « froid et impersonnel, que bien des usagers ne consultent jamais » Jacques Perriault, la logique de l’usage, p.113

« La technologie est sensée nous rendre la vie plus facile, mais les pires frustrations de nos contemporains sont dues aux nouvelles technologies qui peuplent nos maisons, estime Philip Ely, doctorant au Centre de recherche sur le monde numérique de l’université du Surrey » – « Pour évoquer cette écologie technologico-domestique de nos pratiques, Philip Ely parle de “bricolage numérique” (Do It Yourself Digital) » comment bricolons nous le numérique ? internat actu, Hubert Guillaud, (2011) .

Matthew B.Crawford professeur à l’Université de Virginie confirme ce point de vue à propos des notices techniques « En tant que dispositif censé se substituer à la connaissance personnelle, la division du travail fondée sur des formes de « technologies intellectuelles » offre un exemple de rationalité fallacieuse que le mécanicien doit parfois contourner pour pouvoir accomplir sa tâche » Éloge du carburateur, essai sur le sens du travail, La découverte, (2009)

Il appartient, par conséquent, aux enseignants et aux étudiants de développer des compétences spécifiques pour rendre opérationnel l’espace technologique privé. En l’absence de service spécialisé d’assistance disponible à son domicile il est nécessaire de gérer son espace technologique personnel. Le bricolage est un recours fréquent pour organiser son espace technologique privé, l’objectif étant le bon fonctionnement du système fut ce au détriment d’une certaine orthodoxie technologique.

 Nous vous proposons donc quelques pistes de lecture pour interroger la notion de bricolage dans l’enseignement et dans les apprentissages.

 Bonne lecture

                                                        *** [1] Petite poucette, manifeste le pommier, Michel Serres, (2012) [2] Bricolage – http://www.youtube.com/watch?v=50qwHU2nexE [3] Grand témoin de la télévision scolaire : Geneviève Jacquinot, http://www.canal-u.tv/video/universite_paris_diderot/grand_temoin_de_la_television_scolaire_genevieve_jacquinot.11369 [4] Edutech wiki – http://edutechwiki.unige.ch

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