« Quand on veut », entre discours et réalité

10 Mar

Je n’avais pas abordé la question du temps dans ces colonnes depuis un moment, probablement distrait par mes réflexions sur le corps et le geste et par maintes occupations professionnelles …

Mais … ma veille et ses lectures, m’ont incité à me replonger dans cette thématique.

S’il est vrai que les technologies numériques nous permettent de travailler dans le mode du « everywhere and anytime » (je l’ai souvent évoqué), peut-on en déduire pour autant que c’est une réalité ? Je pense qu’il faut cesser de vivre dans cet idéal fantasmé (?) du numérique libérateur du temps. Nous ne pouvons amalgamer le possible technologique et le réel social.

Les technologies numériques ne sont pas hors sol, il faut le rappeler avec force. Elles doivent, dans leurs utilisations, composer avec le réel social. Alors oui, bien sûr on peut s’inscrire à un MOOC et apprendre, Oui, bien sûr on peut organiser des classes virtuelles de 20 heures à 22 heures, oui, bien sûr on peut inviter des étudiants des collègues situés sur différents fuseaux horaires … On peut, on peut, on peut … !

Sauf que …. La liberté d’organiser son temps est un concept théorique, très théorique. Il ne faut pas oublier que notre temps professionnel est cadré, organisé. Nous avons tous (dans le privé comme dans le public) un agenda professionnel qui est structuré, compté et surveillé. Dit autrement nous avons des obligations de service. C’est aussi valable pour les indépendants qui doivent aller à la pêche aux clients pour « faire du chiffre ».

Alors faisons un peu preuve de réalisme et sachons nous extraire du miroir aux alouettes technologique. La liberté d’apprendre ne peut se faire que dans une logique d’extension du temps consentie (individuellement et / ou collectivement).

Que ceux qui profèrent (en toute bonne foi je pense) que l’on peut travailler quand on veut aillent au bout de leur discours et expliquent que c’est nécessairement en plus du temps normé.

Il s’agit donc ici d’arriver à concilier le potentiel des technologies et des principes d’organisation sociale. Or le numérique bouleverse cette organisation en proposant un modèle autre. Entre libéralisation et réglementation nous aurons à trancher.

Nous entrons ici dans un modèle d’organisation qui nous engage pour de nombreuses années et qui doit nous inviter à ne pas penser les modèles éducatifs comme des objets neutres, simplement inféodés aux potentiels d’une technologie. Les technologies sont des objets sociaux et politiques de par la nature de leur instrumentation.

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5 Réponses to “« Quand on veut », entre discours et réalité”

  1. jackdub 11 mars, 2016 à 3:17 #

    Tout à fait Jean-Paul !
    Cela pose aussi 2 question :
    Si ça ne me coûte pas (financièrement mais aussi en investissement personnel,) et que j’y trouve du plaisir, puis-je l’assimiler à un loisir et le vivre en dehors de mon temps de travail ?
    Quel usage faisons-nous des temps ‘libres’ (par leur exploitation) et contraints (par leur durée) ? Je pense par exemple aux temps de transports et d’attentes avant un rendez-vous ou une réunion. Ce créneau est visé par le mobile learning avec des contenus courts et accessibles sur smartphone. Suis-je prêt à les exploiter pour apprendre, me former, m’informer ? En gardant en tête que rêver un peu est aussi indispensable pour apprendre et qu’il ne faut pas chercher à remplir systématiquement tous les interstices de nos agendas.

    Bonne continuation et merci pour cette réflexion,
    Jacques

    • Jean-Paul Moiraud 11 mars, 2016 à 4:14 #

      Bonjour Jacques,

      Merci pour ta réponse. Pour tout dire je l’attendais …

      Il y a, me semble t-il, deux approches différentes dans nos analyses. J’ai le sentiment, mais il est possible que je me trompe, que tu parles de tes usages et que tu procèdes par extension (ton enthousiasme est forcément celui des autres). Or il n’est pas sûr que ce soit un principe partagé par tout le monde. Il faut donc deux niveaux d’analyses : l’individuel et le collectif.

      L’individuel tu l’as parfaitement décrit.

      Le collectif participe d’une autre logique.

      Il me semble donc que l’analyse ne peut pas être centrée uniquement sur l’individu mais qu’elle doit être aussi abordée par le prisme du groupe.Le besoin de se former, s’il répond à un besoin individuel à un désir, une envie, est aussi un enjeu de groupe, un enjeu institutionnel. De ce point de vue l’analyse est différente car elle participe d’un principe de négociation, d’arbitrage entre des groupes qui peuvent avoir des intérêts antagonistes. Je prends un exemple, essaye dans ton académie de dire aux enseignants, même si tu es très sincère dans ta démarche « Vous allez vous former et ce sera quand vous voulez mais en dehors et en plus de votre service » « ce sera une démarche plaisir » etc, etc.Je ne suis pas persuadé que tu vas soulever les enthousiasmes.

      Si nous cherchons à analyser les liens entre les artefacts numériques et les apprentissages, il est important de tenter d’avoir une focale large qui dépasse nos propres enthousiasmes (il est même nécessaire de les faire taire pour analyser). Je suis bien placé pour en parler parce que je suis dans cette dynamique de chercher à apprendre en permanence mais je sais aussi que la porosité des temps pose des vrais questions de société (je pense ici au digital labor) L’enthousiasme est un élément du problème mais il n’est pas le seul. Si je devais résumer la question en quelques mots je dirais « comment résoudre la tension entre le je et le nous. »

      Bien amicalement

      Jean-Paul

      • jackdub 12 mars, 2016 à 3:06 #

        Bonjour Jean-Paul,
        Je crois, qu’on est bien d’accord sur les principes. Et qu’il y a une grande différence entre la liberté que je choisis et celle que je ‘subis’, contrainte par l’institution, la société, ou tout autre entité que tu appelles le NOUS.
        La liberté de temps ne peut se concevoir que dans une liberté de choix de suivre la formation ou pas.

  2. Moiraud 13 mars, 2016 à 7:47 #

    Jacques,

    Quand tu subis, ce n’est plus une liberté, c’est une contrainte, une injonction.
    J’étais, dans mon texte, dans l’analyse sur la négociation, sur la capacité à qualifier juridiquement le temps. Je n’ai plus la citation exacte de Michel Serres mais en gros il dit « si nous changeons d’ère alors nous changeons de droit. Peut être sommes nous alors dans un temps de non droit ». Se former, apprendre c’est inscrire cette démarche dans la société donc c’est qualifier collectivement ce temps. Renvoyer la décision au seul arbitrage de l’individu et non du groupe, je ne suis pas sûr que j’ai envie de cela.

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