e.learning et statut social.

13 Avr

J’ai commis plusieurs billets dans ce blog interrogeant la notion de temps et d’espace dans les dispositifs d’apprentissage. Lors de chacunes de ces analyses je n’ai jamais remis en cause le principe de la formation en ligne, partant de l’idée qu’il y aurait une adhésion du public., J’ai bâti  mes argumentaires en mettant en exergue des éléments significatifs comme, les dispositifs horaires des statuts, l’aspect chronophage, l’inadéquation des salles d’informatique etc … Et si la formation en ligne ne se diffusait pas aussi simplement et qu’il fallait tenir compte de freins sociaux liés à la notion de pouvoir ?

Dans son livre « l’intimité au travail » Stéfana Broadbent (1) évoque la place qu’occupait le téléphone comme attribut du pouvoir chez les cadres :

« Par le passé, quand le seul outil de communication disponible était le poste fixe, l’interpénétration du privé et du professionnel existait, mais restait le privilège des élites, telles que les cadres supérieurs, les dirigeants et les universitaires, ou était acquise en montant les échelons. Le bureau de direction possédait aussi une ligne extérieure personnelle. Ce type de liberté était accordé à des individus perçus comme capables d’autodiscipline et en qui l’on pouvait avoir confiance pour ce qui est de connaître les priorités » page 120

A l’ère de la très large diffusion d’internet et des moyens de communication avoir accès à l’information est moins discriminant, les symboles du pouvoir existent toujours mais sont autres. Je me demande jusqu’à quel point la formation en ligne, les moyens de réunions distantes ne sont pas, d’une certaine façon, un moyen de gommer les symboles du pouvoir. Lorsqu’il s’agit de construire un scénario de formation dématérialisée, il me semble que les paramètres sociaux liés à la symbolique du pouvoir doivent être pris en compte, analysés, décortiqués.

Je vois poindre des problématiques que je n’avais jamais encore envisagées. Lorsqu’un cadre (j’envisage ici l’éducation nationale mais ce n’est pas exclusif) est intégré dans un dispositif de formation en ligne, ne modifie t-on pas une forme de codification sociale ?

Quelles sont les  raisons qui peuvent expliquer une forme de résistance (consciente ou pas) au développement de la e.formation, du e.travail ?

Le dispositif de formation et/ou de réunion en ligne place l’ensemble des apprenants dans une situation d’égalité spatiale. On ne se déplace plus dans un lieu physique dédié mais on se connecte dans un lieu d’interaction numérisé (un lieu d’interaction spatialement égalitaire). Il est techniquement possible de faire travailler les gens à distance, il est possible de favoriser le travail à domicile (dans une proportion qu’il convient de définir et si les volontés politiques l’acceptent). Dans les nombreuses conversations que j’ai entretenues avec des acteurs ayant des responsabilités, l’idée du télétravail, de la formation en ligne, des réunions distantes sont toujours analysées avec les mêmes arguments de résistance :

  • C’est mieux de se rencontrer en face à face ;
  • Nous avons un grand besoin de nous concerter (présence physique et qualité de la concertation sont très liées dans les arguments) ;
  • Le décalage horaire contraignant ;
  • Les questions de sécurité informatique (je ne suis pas un technicien mais je suppose que la cryptologie à fait de grands progrès …) ;
  • Quel contrôle des subordonnés sur leur travail à domicile ? Mon actuelle lecture de Foucault me donnera certainement des éléments de réponse (2)
  • Dans une même conversation on peut avoir des arguments contradictoires de type « il faut être de plus en plus rentables », malheur à celui qui a tendance à respecter les heures normées, gloire à celui qui reste au bureau. En même temps dans un double mouvement contradictoire, on explique que l’on accepte de « perdre du temps » dans les déplacements, un temps improductif.

J’ai le sentiment (je ne puis malheureusement le démontrer en l’état) que l’introduction du e.learning et toutes les méthodes de travail distant doivent composer avec des codes sociaux qu’il convient de ne pas négliger. Le pouvoir étant au centre de cette réflexion. L’intégration du travail distant peut elle être associée au sentiment de perte de pouvoir ?

  • La reconnaissance professionnelle s’inscrit dans des symboles subtils, comme celui de pouvoir se déplacer (seul celui qui dirige peut se déplacer ou le fait de façon régulière) ;
  • A contrario rester à la maison ou sur site est vécu (ou semble l’être) comme une situation dévalorisante, une posture pour les subordonnés ;
  • Le e.learning met les apprenants en situation égalitaire d’environnement. Une formation hors établissement (notre historique jacobin oriente mon regard vers Paris), une réunion au ministère peuvent permettre d’utiliser son temps libre après temps de travail pour voir une exposition, un spectacle, discuter entre pairs à une bonne table …  Des « avantages » liés à la fonction, non fondamentaux mais, me semble t-il, intégrés plus ou moins consciemment comme tels comme accessoire de la fonction ;
  • Être présent sur site, est peut être une façon (notamment pour les hommes) de s’affranchir des tâches domestiques (moins valorisantes ?) (3). Renvoyer une part de l’activité professionnelle au domicile peut être mal vécu, le lieu privé n’est pas neutre, il ne symbolise pas l’expression d’une forme de pouvoir. Il est un lieu nécessaire de concession, de partage. Le pouvoir au travail (traduisez l’accroissement des responsabilités) est corrélé au nombre d’enfants (2) ;
  • Le e.learning, l’interaction distante de façon générale donnent peut être un sentiment de lissage des modes de formation. Un lissage qui ne tiendrait plus compte des différenciations hiérarchiques et des symboles qui s’y rattachent.

Ma première conclusion à cet ensemble de question est que dans un scénario de e.learning il est nécessaire d’intégrer une réflexion sur ces enjeux sociaux.

Voici quelques éléments de réflexions qui retiendront mon attention pour les mois à venir. Bien sûr ce blog est un lieu de dialogue et d’interactions. Si cette question vous intéresse, si vous êtes en total désaccord avec mes arguments, vous êtes invités à vous exprimer.

———————

(1) « L’intimité au travail, la vie privée et les communications personnelles dans l’entreprise » – Stefana Broadbent –  (Fyp 2011)

(2) « Surveiller et punir »- Michel Foucault (1975)

(3) « Alors qu’il existe chez les hommes cadres une corrélation positive entre le nombre d’enfants et le niveau de responsabilité exercée, cette corrélation est plutôt négative chez les femmes. Nonobstant le critère de l’âge, 11 % des hommes sans enfant exercent un poste à « forte responsabilité » contre 32 % des hommes avec au moins trois enfants. » In Femmes cadres et hommes cadres : des inégalités professionnelles qui persistent  – APEC mars 2011

13 Réponses to “e.learning et statut social.”

  1. Yves M. 13 avril, 2012 à 9:57 #

    Moi qui m’intéresse aux réseaux et à leur fonctionnement, j’ai trouvé dans ton billet plein de matière à cogiter. Voici quelques pistes suggerées par sa lecture///

    Les outils de rencontre virtuelle, que ce soit des classes virtuelles ou des réunions professionnelles cassent plusieurs codes de représentation sociale. En cela, le e-learning et les outils web bouleversent sensiblement les rapports traditionnels du pouvoir…

    La notion d’espace public/espace privé. L’école, et la salle de classe incarne toujours un espace public où les conventions sociales et les rapports de force sociétaux (dominés/dominants au sens de Pierre Bourdieu) sont (théoriquement) neutralisés dans le creuset républicain de l’école. Pour d’autres dispositifs d’apprentissage, la problématique est la même : il existe un lieu neutre, en dehors de son domicile, espace privé par excellence où toute intrusion en dehors de la sphère intime est supposé être filtré ou canalisé par le domicilié.
    Dès lors qu’on introduit un espace virtuel de rencontre, toute une dialectique public/privé dans des espaces concrets s’effondre au profit d’une connexion de chez soi, lieu privé, dans un lieu de rencontre virtuel supposé ou présenté comme public, qui n’est de facto par matérialisé, d’où peut être un malaise, alors que les outils web 2.0 brouillent de plus en plus la délimitation espace public espace privé progressivement mise en place au XVIIIe siècle avec l’avènement de la bourgeoisie (voir les travaux de Jurgen Habermas). Quant à la notion d’espace public sur le web, elle pose question ce que soit pour les classes virtuelles (Adobe ou Smart), les mondes virtuels (Second Life à, ou les outils de visio, ce ne sont jamais que des espaces crées, gérés, commercialisés par des entreprises privées. Existe-t-il donc un espace public numérique ?

    On arrive plus loin aux enjeux de territorialisation du pouvoir, et à sa déterritorialisation dans les réseaux : le pouvoir s’y manifeste autrement comme le jeu d’inclusion/exclusion sur des sites… c’est la question de l’accès (Jérémy Rifkin, l’age de l’accès)…

    Ensuite, les enjeux de pouvoirs, qui s’exercent dans toute structure sont le fruit (et la manifestation tangible) de rapports de force, que ce soit en classe virtuelle entre l’enseignant : détenteur du savoir, et les apprenants, récepteurs du savoir, et entre apprenants, selon de facteurs variables ( le capital culturel souvent, voir là aussi les travaux de sociologie bourdieusienne quoiqu’un peu datés désormais). Pour les webconférences, il y a généralement un organisateur et des « invités », mais qui a le pouvoir sur qui ? Cela dépend aussi des fonctionnalités des outils web.
    Là aussi, on peut se demander ce qu’adviennent ces rapports de force dans un espace dématérialisé où ce genre de relations est moins décelable. Elles existent cependant par d’autres modes d’expression qu’il conviendrait de lister

    Quant aux outils de reconnaissance professionnels, ils sont aussi garants d’une « publicité sociale » valorisant la réussite socioprofessionnelle. Dès lors, quand un dispositif met sur le même plan des profils hétérogènes, il peut paraître frustrant pour les gens ayant « réussi » d’être à égalité avec des « subalternes ». La rencontre directe et concrète entre interlocuteurs permet de mieux maîtriser son image et sa position sociale…

    On pourrait aussi rajouter l’usage des outils web, que ce soit chez les apprenants et chez les professeurs. Ils peuvent aussi être révélateur d’une « fracture numérique » entre « équipés et non équipés », mais aussi ceux ayant une « culture numérique » du « bidouillage », et des usages plus superficiels et grand public. Ils peuvent aussi entrer en compte dans une optique de pouvoir.

    Ce ne sont là que quelques réflexions à la suite de ce passionnant billet qui ouvre de nombreuses perspectives🙂

  2. angezanetti 14 avril, 2012 à 8:44 #

    Je me suis moi aussi beaucoup penché sur le sujet des impacts sociétaux du télétravail. Je te rejoins sur beaucoup de points, quelques ajouts toutefois pour essayer de completer cet article🙂

    Tu évoque le contrôle du travail des salariés / subordonnés en situation de télétravail, d’activité professionelle hors des murs de l’école / entreprise. C’est en effet un des freins majeur à l’adoption du télétravail en France – lire l’excellent livre « Le télétravail en France, les salariés sont prêt » ( j’avais fais un post sur cette lecture que tu trouveras ici : http://angezanetti.com/le-teletravail-en-france/).
    Le fait est que dans les autres pays, le télétravail est beaucoup plus courant car la méthode de management, de contrôle du travail notamment, est différente de chez nous. Là où nous avons tendance à évaluer la productivité d’un subordonné à son temps de présence, les anglo-saxons jugent à la tâche effectuée. Finalement peut importe qu’il faille passer deux heures ou deux jours sur un problème, l’essentiel étant qu’il soit résolu pour la date limite de livraison.
    Avec ce mode de pensée le travail à distance devient nettement plus simple à envisager et à contrôler.

    Deuxième point, et pour l’avoir vécu personnellement, la plus grosse problématique, à mon sens, est social. En effet travailler à distance est simple et presque aussi efficace qu’une séance de travail « réelle » pourtant toute la dimension sociale manque cruellement. Et envoyer des employés en télétravail c’est aussi, un peu les « sortir » du monde, les désocialiser. Il ests donc indispensable de prendre en compte ce paramètre pour planifier, gérer les périodes de travail à domicile et les période dans un lieu de travail classique.
    D’ailleurs j’en profite pour rappeler que le lieu de travail n’est pas forcement l’entreprise. Avec la croissance des espaces de coworking de ces dernières années il est tout à fait envisageable de faire faire du télétravail à son suborné depuis un espace tel que ceux là, notez que l’on elimine, de fait, le problème soulevé précédemment.

    Dernière chose, que ce soit dans l’article ou dans le commentaire de Yves, vous posez la question de la sécurité des données – et de leur persistance ?
    A mon avis cette question ne peut être réglée que par un seul moyen : avoir la main sur vos données. Autrement dit utiliser – exclusivement ? – des outils qui n’emprisonne pas vos travaux / données personnelles / identités numérique.
    Pour prendre l’exemple du monde virtuel, il vaut mieux monter une OpenSim que d’avoir une île sur SecondLife. La première est opensource et peut être installé directement sur votre serveur alors que le second est une société commerciale avec tout ce que ça comporte… C’est valable aussi avec Google, Facebook, Twitter, tous remplaçable par des outils libres d’ailleurs🙂
    N.B. Pour un usage éducatif ce point me semble d’autant plus essentiel

    • Jean-Paul Moiraud 15 avril, 2012 à 8:26 #

      Bonjour Ange,

      Merci d’avoir pris le temps de répondre à ce billet.

      – Je vais lire avec attention ton billet sur le télétravail. La question dans l’enseignement est plus délicate car nous sommes encore largement dans un schéma d’unité de lieu et de temps (une classe, un prof, une salle de cours). Nous sommes au début d’une réflexion sur le démembrement de ces composantes. Il y a une réflexion à mener selon les niveaux, les matières enseignées, les intentions des profs, une perception générale qui pense que la proximité physique est gage de qualité. Dans ce billet mon propos est largement conceptuel mais il questionne fortement l’enjeu de l’introduction du e.learning.

      – « La dimension sociale qui manque cruellement » c’est la raison pour laquelle je note dans une proportion qu’il convient de définir.

      – Le temps de présence pour le management – Effectivement, il y a de nombreux articles sur la notion de présentéisme. On valorise celui qui est présent dans les murs pas forcément celui qui est efficace. Cette notion fait l’objet d’une grande quantité d’articles sur les sites de GRH. On y parle effectivement des différences d’approche entre les français et les anglo-saxons (les anglos saxons regardent le résultat)

      Il y a même un rapport à l’assemblée nationale (Marie Jo Zimmermann) sur cette question (à propos de la parité homme / femme).

      Il faut que j’affine toutes ces questions car c’est la question du e.learning qui m’interesse et son rapport au temps et à l’espace dans une configuration d’éducation.

      Je vais continuer ces réflexions de toute façon🙂

      Bien à toi

      jpm

  3. plerudulier 16 avril, 2012 à 9:11 #

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